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Le paradoxe indien


15 Avril 2008

Dans un pays qui compte 415 langues vivantes, dont 22 sont reconnues officiellement, la littérature s'écrit de plus en plus... en anglais.

Pendant que tous les yeux étaient tournés vers la Chine, l'Inde s'activait discrètement à rejoindre le club des pays industrialisés. Si discrètement, en fait, que le reste du monde est aujourd'hui surpris d'apprendre qu'elle est en voie de devenir la troisième puissance économique mondiale et qu'elle compte désormais le plus grand nombre de milliardaires en Asie (36). L'un d'eux, le nabab du pétrole Mukesh Ambani, vient d'ailleurs de se faire construire une résidence de 27 étages à Bombay pour abriter sa petite famille, ses 168 voitures et ses 600 serviteurs...

Ceux qui s'intéressent à la littérature savent depuis longtemps qu'il ne faut pas sous-estimer les Indiens : en 30 ans, ils sont devenus des magnats en ce domaine. Les noms de Salman Rushdie (Les versets sataniques), Amitav Gosh (Le palais des miroirs), Vikram Seth (Un garçon convenable), Arundhati Roy (Le dieu des petits riens), Anita Desai (Le jeûne et le festin), Kiran Desai (La perte en héritage), Rohinton Mistry (L'équilibre du monde) figurent régulièrement sur les listes des meilleures ventes et des plus prestigieux prix littéraires, grâce à leur inlassable exploration de l'identité indienne. Paradoxalement, ces auteurs n'écrivent pas en hindi, en bengali ou en ourdou, qui sont leurs langues maternelles : ils préfèrent l'anglais héritage de l'ancien empire colonial, dont l'Inde s'est affranchie il y a 60 ans.

Leur choix est loin de faire l'unanimité dans leur pays d'origine, surtout au sein du mouvement nationaliste, qui accuse ces anglophiles d'être colonisés et élitistes, de trahir leurs origines, de se plier aux lois du marché occidental. Les écrivains ne l'entendent pas ainsi. Selon eux, l'usage de l'anglais leur a permis non seulement d'être reconnus dans le monde entier, mais de prendre leur revanche en rectifiant la vision déformée de l'Inde qu'avaient imposée des auteurs britanniques comme Rudyard Kipling ou E.M. Forster. Vikram Chandra, étoile montante des lettres indiennes, a publié dans la Boston Review un essai où il défend ainsi son authenticité : « Si l'hindi est ma langue maternelle, alors l'anglais a été ma langue paternelle. J'écris en anglais, mais je n'ai rien oublié, et je n'ai renoncé à rien.» Ce n'est pas une fanfaronnade : même en traduction française, on ne pourrait prendre Chandra pour quelqu'un d'autre qu'un écrivain indien. Son plus récent ouvrage, Le seigneur de Bombay, n'est pas seulement un exploit romanesque un suspense de 1 040 pages sans aucun temps mort. C'est, pour le lecteur étranger, une immersion saisissante dans une ville qui menace à tout moment d'imploser sous la pression de la surpopulation et de la circulation, des nouveaux lotissements et des bidonvilles, des tensions entre hindous et musulmans.

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