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Le projet Lazarus


5 Août 2010

Extrait du roman Le projet Lazarus, par Aleksandar Hemon, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Le projet Lazarus, par Aleksandar Hemon, éditions Robert Laffont

     La date et le lieu, ce sont les deux seuls éléments dont je sois sûr: 2 mars 1908, Chicago. Au-delà, c'est la brume de l'histoire et de la douleur, où je me plonge maintenant:

    Tôt dans la matinée, un jeune homme maigrichon sonne à la porte du 31, Lincoln Place, domicile de George Shippy, le redoutable chef de la police de Chicago. La domestique, une certaine Theresa, ouvre la porte (qui grince sans doute de façon sinistre), toise le jeune homme, depuis les souliers souillés jusqu'au visage à la peau très mate, puis elle a un sourire narquois pour lui signifier qu'il aurait tout intérêt à avoir de bonnes raisons d'être là. Le jeune homme demande à voir le chef Shippy. Avec son accent allemand austère, Theresa lui laisse entendre qu'il est bien trop tôt et que le chef Shippy ne reçoit jamais avant neuf heures. Il la remercie, avec le sourire, et promet de revenir à neuf heures. Elle est incapable de situer son accent. Elle va prévenir Shippy de la visite de cet étranger qui avait l'air très suspect.

    Le jeune homme redescend les marches du perron, ouvre le petit portail (qui grince aussi de sinistre façon). Il fourre les mains dans ses poches, mais c'est pour remonter son pantalon - encore trop grand pour lui. Il regarde sur sa droite, il regarde sur sa gauche, comme s'il lui fallait prendre une décision. Lincoln Place est un autre monde. Avec leurs fenêtres hautes et larges, ces maisons sont de véritables châteaux. Il n'y a pas de colporteurs dans les rues. D'ailleurs, il n'y a personne, dans ces rues. Les arbres gainés de givre scintillent dans la grisaille matinale. Une branche brisée qui ploie sous le poids de la glace touche le trottoir, et ses extrémités gelées raclent le sol. Derrière un rideau de la maison d'en face, quelqu'un jette un coup d'oeil, un visage terreux qui se détache de la pénombre. C'est une jeune femme: il lui sourit et elle tire sèchement le rideau. Toutes ces vies qu'il pourrait vivre, tous ces gens qu'il ne connaîtra jamais, qu'il ne sera jamais, ils sont partout. Tout cela, c'est le monde.

    La fin de l'hiver ne cesse pas d'infliger à la ville ses tourments jubilatoires. Fini les neiges pures de janvier et les froids spartiates de février, maintenant les températures remontent sans conviction, et redescendent avec malice: venin des orages de glace arbitraires, corps épuisés espérant le printemps à tout prix, vêtements qui puent la fumée du poêle. Les pieds et les mains du jeune homme sont frigorifiés, il plie et replie les doigts dans ses poches et se dresse sur la pointe des pieds tous les deux ou trois pas, comme s'il dansait pour mieux faire circuler le sang. Il est à Chicago depuis sept mois et il a eu presque tout le temps froid - la chaleur de la fin de l'été n'est plus que le souvenir d'une autre espèce de cauchemar. Par une journée d'octobre d'une chaleur inhabituelle, il était allé avec Olga sur le lac couleur de lichen, désormais durci par le gel, ils avaient contemplé la tranquillité cadencée des vagues à leur approche du rivage, songeant à toutes les belles choses qui pouvaient survenir dans une journée. Le jeune homme marche d'un pas énergique en direction de Webster Street, en contournant la branche cassée.

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