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Le sermon aux poissons


12 Novembre 2011

Extrait du roman Le sermon aux poissons, par Patrice Lessard, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.

Extrait du roman Le sermon aux poissons, par Patrice Lessard

Il se réveilla en sursaut.

         Une espèce de martèlement résonnait dans le patio et dans son crâne comme des coups de masse sur une cloche. Il referma aussitôt les yeux à cause de la blancheur, du trop-plein de soleil, les coups dans sa tête s'amplifiaient, pas de doute, pensa-t-il dans le demi-sommeil, une sale gueule de bois, et il ne connaissait contre cela qu'un seul remède, dormir, surtout ne pas se lever.

À un moment il crut entendre à travers les coups un cri, des paroles qu'il ne sut déchiffrer, une vieille femme sans doute qui parlait à son mari, à une voisine. Je ne sais plus combien de temps il dormit encore après les coups mais le cri de la vieille femme le suivit dans ses rêves, Clara aussi, il rêva de Clara.

*

Parfois, quand les cris et le tapage de la cour les réveillaient le matin, ils s'amusaient à imaginer leur provenance, s'inventaient des scénarios, des intrigues.

         Quelques semaines plus tôt, une nuit, alors que l'église de la Graça tout près sonnait quatre heures, ils avaient entendu les cris d'une femme dans la cour intérieure, le pátio de la Villa Sousa. Antoine s'était levé et avait vu du balcon un couple dans l'allée de la porte cochère, la femme pleurait et insultait l'homme. Il avait un bandage à l'avant-bras, la manche de sa chemise était déchirée, pendait en lambeaux bariolés de rouge le long de son bras, sa poitrine était tachée de sang, ça ressemblait à du sang, la femme criait, É sempre a mesma coisa contigo! ficas bêbado e apalpas todas as mulheres e não te preocupas comigo ! L'homme répondit quelque chose d'indistinct pendant que Clara venait rejoindre Antoine sur le balcon, puis le couple pénétra dans le hall de l'immeuble et Antoine entendit de nouveau, à travers une mélodie indistincte, du piano, la femme crier, Ingrato! chorinhas! cagarolas! não quero ficar aqui, não podemos viver aqui depois do que acabou de acontecer! puis plus rien. Clara demanda alors à Antoine ce que la femme avait dit, Clara ne parlait pas portugais et Antoine, dans ce genre de situation, devait lui servir d'interprète. Or il n'avait pas trop compris ce qui s'était passé, les paroles prononcées oui, mais trop souvent ça ne suffit pas, il dit,

C'est certainement une histoire de femme, C'est-à-dire ? questionna Clara, Elle lui a dit qu'il était soûl et qu'il avait tripoté d'autres femmes, peut-être qu'ils étaient dans un bar, qu'il a touché la femme d'un autre qui s'est fâché et l'a coupé avec un verre, un couteau, je ne sais pas, Clara dit alors, En tout cas sa blessure ne semblait pas très grave, Tu as vu ça d'ici? s'étonna Antoine, Je n'ai pas vu la blessure mais il n'avait pas l'air tellement handicapé, répondit Clara. Ça avait du sens. Et cette musique, c'était quoi? demanda-t-elle encore, Je ne sais pas, du piano, répondit-il, et elle, Je sais bien que c'était du piano, mais ça venait d'où? Tant que ça ne nous réveille pas, ça n'a pas vraiment d'importance, conclut Antoine. Puis ils étaient retournés se coucher et n'avaient jamais revu ces gens, ils ne les avaient d'ailleurs jamais vus auparavant, beaucoup de monde allait et venait dans le pátio de la Villa Sousa.

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