Extrait du roman Le Voleur des steppes, par Joël Champetier, publié avec l'aimable autorisation des Éditions Alire.
(Chapitre 1 : Quatre lettres à la hauteur du coeur, p. 1-22)
Personne n'aurait su dire depuis combien de temps l'homme dans la cage avait ouvert les yeux. Allongé sur le flanc, immobile, les jambes repliées, il contemplait une plaine sauvage, étendue jusqu'à l'infini. Un désert de rocaille piqueté de rares buissons.
La nuit tombait.
Le ciel violet devint noir, sauf à l'horizon où une lueur inconstante traçait le contour de nuages.
Un orage approchait.
Des éclairs s'abattirent bientôt sur la terre de roche, le craquement de chaque décharge un peu plus assourdissant que le précédent.
L'homme, qui avait des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre, et une poitrine pour sentir la main du tonnerre s'y appuyer à chaque coup, ne s'éveilla pleinement à la conscience que lorsque les premières gouttes de pluie lui éclatèrent au visage.
Cette nouvelle phase de l'éveil s'accompagna d'une sensation de douleur presque infinie. L'homme, recroquevillé dans la cage trop étroite pour lui permettre d'allonger les jambes, tenta de trouver une posture plus confortable. Aucune position ne valait mieux qu'une autre. Tout son être souffrait.
Il gémit comme un enfant abandonné.
Un éclair tomba tout près. Le vent souffla, erratique. L'air sentait la glace et le gravier chaud. La cage oscilla au rythme grinçant du métal contre le métal. Les gouttes éparses se multiplièrent en averse drue.
La cage ballottait maintenant au sein d'un déferlement d'eau et de foudre. Les mains en cornet autour de sa bouche dans un effort instinctif pour capter le plus d'eau possible, l'homme étancha du mieux qu'il put sa soif, le pire des supplices qu'il endurait à ce moment.
La plainte du vent changea de registre. Les éclairs s'espacèrent entre des périodes d'obscurité de plus en plus longues.
L'homme tendit la main pour la refermer sur un des barreaux de la cage. Il tenta de soulever son torse meurtri. L'effort le fit gémir de nouveau, mais il parvint à se redresser malgré tout. Il appuya son front mouillé contre les tiges de métal et se mit à claquer des dents. Il était glacé des pieds à la tête, et pourtant tout son corps brûlait. Dans son esprit, une image étrange se déploya, celle d'un tison ardent plongé dans un bassin. Le rouge du métal incandescent, la fumée d'une fournaise, le sifflement de l'eau. Le bassin devint un torrent qui bascula dans un gouffre sans fond. Au loin, une femme cria, un cri d'horreur et de désespoir. Le cri disparut, avalé par le tumulte...
La vision s'était estompée, remplacée par un vide bruissant. L'homme continua de frissonner, les dents claquantes, son front contre le métal froid.
La cage n'oscillait plus. Le tonnerre s'était tu.
La pluie, par contre, reprit de la force.
Assis en tailleur, l'homme abaissa le visage sur sa poitrine et essuya ses yeux pleins d'eau. La noirceur était absolue maintenant que les éclairs étaient allés s'abattre plus loin. Au fur et à mesure qu'il reprenait ses esprits, il se rendait compte que la douleur qui embrasait son corps irradiait avec une intensité particulière au milieu de son dos.






