Extrait du roman Les bouteilles, par Sophie Bouchard, avec l’aimable autorisation des éditions La Peuplade.
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Paysage de carte postale, le large ne frissonne pas.
Une tour se tient bien droite.
En bruit de fond à l'accordéon, une vieille chanson slave sur le monde des marins.
Il fait doux dehors, rien n'est perturbant à l'horizon. Les mouettes volent autour du pilier, la bouche béante. Elles hurlent. Suspendues au fleuve. Elles ne peuvent s'effacer du tableau. Elles sont là, impossibles à oublier.
Je vis dans un enfer, un phare entouré d'eau. Pas de terre à des kilomètres. Rares sont les gardiens de nos jours. Le métier demande trop d'engagement. Il faut endosser de lourdes responsabilités. La moindre inattention, la moindre sieste laissant le phare dans la noirceur et bonjour la catastrophe. Je dois être d'attaque, avoir l'esprit vif pour lire les signaux, les états d'âme de ce fleuve capricieux. Une erreur, un bateau peut s'échouer. Une panne technique, la lumière éteinte, le radiographe arrêté ou la sirène muette et c'est foutu. On ne détecte plus rien.
Je ne supporte plus les naufrages.
Au large, on dépend de ma vigilance. On retrouve les pires conditions de navigation sur cette portion du fleuve. Hauts-fonds. Récifs. Brumes. Roches. Îlots. Bancs de sable. Courants. Marées. Le fleuve est inconstant. Des milliers d'épaves, d'énormes structures de fer et leur équipage dorment dans ses eaux. La lumière des phares apporte une aide précieuse. Avant de construire ces postes, ce sont les Malécites qui veillaient les passages. Stratégiquement, ils allumaient des feux de camp sur le cap des montagnes. Les foyers disposés sur les grèves aidaient les capitaines à manœuvrer.
Quand on regarde ma demeure de la côte, des envies naissent. Mon phare, tel un mirage, provoque chez les observateurs un désir de pause. Y vivre. Là. Chacun cherche son lieu caché. Là, seul. Pourtant, les envieux n'y tiendraient pas plus de quelques heures. Je suis bien en enfer et j'y reste. J'ai refusé toutes les propositions d'île, de purgatoire, de bout de terre à arpenter et où se prélasser au soleil. Droit à la terre, aux paradis, aux phares les plus convoités. Sur la côte, les gardiens travaillent à la tour et une maisonnette les accueille plus tard, chaude et confortable. Je suis bien en enfer et j'y reste. De père en fils, nous avons vécu dans ces piliers.
La mer crie fort quand elle nous manque.





