Extrait de Les Filles tombées : Les Fantômes de mon père, par Micheline Lachance, avec l’aimable autorisation des Éditions Québec Amérique.
Automne 1873
En octobre, New York se donnait des airs de vieille Europe. Ici, des Américains bien mis quittaient leurs élégantes demeures de la Cinquième Avenue et montaient dans leurs carrosses tapissés de velours. Là, des immigrants venus du bout du monde longeaient les trottoirs jonchés d'écailles de poisson, en quête d'un logis à louer dans l'une des bâtisses décrépites du quartier.
Jamais le contraste ne m'avait autant frappée qu'en traversant Manhattan avec maman, ce samedi-là. Entravé par un nombre incroyable d'attelages arrivant de toutes les directions, notre tramway hippomobile s'arrêtait subitement, sans raison apparente, puis repartait aussi sec. Le vacarme assourdissant nous empêchait de poursuivre une conversation sensée, mais nous nous réjouissions d'être ensemble. Je brûlais d'impatience. Encore un peu et nous arriverions au siège social de l'Irish Republican Brotherhood, l'organisation de patriotes irlandais que mon père espérait fonder avec quelques réfugiés comme lui, en débarquant en Amérique, vingt et un ans plus tôt. Je tenais, posé sur mes genoux, un cahier dans lequel j'avais rassemblé tous les renseignements qui pouvaient m'aider à le retrouver. Si quelqu'un de ce côté-ci de l'Atlantique avait reçu de ses nouvelles, ce seraient assurément ses frères d'armes.
Depuis la fin de l'été, je vivais avec maman à New York où elle avait repris son poste au Mother's Home. Auparavant, nous avions ébauché des plans pour nous installer à Montréal dans un petit nid rien qu'à nous, mais elle ne se résignait pas à abandonner ses chères filles injustement punies pour avoir fêté Pâques avant le carême. La directrice de la maternité new-yorkaise était atteinte d'une maladie incurable qui l'emporterait quelques mois plus tard. Il incomberait alors à soeur Marie-Madeleine, son adjointe et ma mère, la tâche d'administrer l'oeuvre.
Pauvre maman ! Écartelée entre sa mission et sa fille, elle avait retardé le moment de me communiquer sa décision. À Montréal, cet été-là, elle pensionnait à la Maternité de Sainte-Pélagie et moi, chez mon amie Honorine, mais nous passions le plus clair de notre temps ensemble. Lorsqu'elle avait finalement fixé la date de son départ, elle avait pris mes mains dans les siennes et m'avait annoncé d'une voix cassée :
« Ma petite Rose, je vais te causer un immense chagrin, mais il faut que je rentre. Chez moi, c'est là-bas, à New York, tu comprends ? En mon absence, plus rien ne va. »
Ce bout de phrase, ma foi, assez prévisible, m'avait fait l'effet d'une douche froide. Allais-je perdre ma mère que je venais tout juste de retrouver ? J'avais encaissé le choc sans me laisser abattre. Experte en désillusions, j'avais appris à me cravacher depuis belle lurette.
« C'est tout simple, je t'accompagne, lui avais-je répondu avec assurance, comme si j'avais longuement mûri ma décision.





