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Les mille automnes de Jacob de Zoet


10 Février 2012

Extrait du roman Les mille automnes de Jacob de Zoet, par David Mitchell, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Les mille automnes de Jacob de Zoet, par David Mitchell

Maison de la concubine Kawasemi, en surplomb de Nagasaki

Neuvième nuit du cinquième mois

         «Mademoiselle Kawasemi?» Orito s'agenouille sur un futon collant à l'odeur aigre. « M'entendez-vous ? »

         Dans la rizière derrière le jardin détone une cacophonie de grenouilles. Orito éponge le visage ruisselant de sueur de la concubine à l'aide d'un linge humide.

         « Elle n'a pas pipé mot depuis des heures, dit la bonne qui tient la lampe.

         - Mademoiselle Kawasemi, je m'appelle Aibagawa. Je suis sage-femme. Je suis venue vous aider. »

         Les paupières de Kawasemi frémissent et s'ouvrent. Elle parvient à émettre un faible soupir. Ses yeux se referment.

         Elle est trop épuisée pour craindre de mourir ce soir, se dit Orito.

         Le docteur Maeno chuchote à travers le voile de mousseline. « Je voulais examiner moi-même la façon dont l'enfant se présente, mais... » - le vieil érudit choisit ses mots avec précaution - « ... il semblerait que cela soit défendu.

         - Les ordres que j'ai reçus sont très clairs, annonce le chambellan. Nul homme ne peut la toucher. »

         Orito soulève les draps ensanglantés et découvre ce dont on l'avait avertie : le bras inerte du fœtus jaillissant jusqu'à son épaule du vagin de Kawasemi.

         « Avez-vous déjà vu pareille présentation ? demande le docteur Maeno.

         - Oui, dans une gravure de l'ouvrage néerlandais que Père traduisait.

         - C'est ce que j'espérais entendre ! Il s'agit des Observations de William Smellie ?

         - Oui, c'est ce que le docteur Smellie nomme » - Orito a recours au néerlandais - « "prolapsus du bras". »

         Orito serre le poignet couvert de mucus du fœtus, recherchant un pouls.

         Maeno demande alors en néerlandais : « Qu'en pensez-vous ? »

         Il n'y a pas de pouls. « Le bébé est mort, répond Orito dans la même langue, et la mère mourra bientôt elle aussi, si l'enfant n'est pas expulsé. » Elle pose le bout des doigts sur le ventre distendu de Kawasemi et palpe le renflement autour de son nombril retourné. « C'était un garçon. » Elle s'agenouille entre les jambes écartées de Kawasemi, remarque l'étroitesse de son bassin et renifle les lèvres gonflées : elle reconnaît l'odeur tourbée du sang grumeleux mêlé aux excréments, mais pas la puanteur d'un fœtus en décomposition. « Il est mort il y a une ou deux heures. »

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