Extrait du roman Montréel, par Éric Gauthier, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.
Jacques Cartier était à peine arrivé que déjà ses matelots débaptisaient sa trouvaille dans son dos, faisant du mont Royal le mont « Réal » - « réel », dans la parlure de l'époque. Comme la magie n'y avait pas prise, ils n'avaient pas à y craindre des illusions d'aucune sorte. Que du vrai ! Les premiers colons s'en réjouirent aussi : pour eux, pour leurs enfants, le mont ne fut jamais que « réal », dit bientôt « réel », jusqu'à ce que Ville-Marie fût renommée « Montréel ». L'opinion populaire l'emportait ainsi sur les décrets officiels, mais l'ironie s'avéra force plus puissante encore : que produit-on maintenant sur ce mont « Réel », dans les espaces hermétiques de la Cité gouvernementale, si ce n'est illusion, poudre aux yeux, tromperies et balivernes ?
Luc Héneaut, Déboires d'un peuple
Montréel,
garde tes fantômes
J'ai les
cheveux blancs rien qu'assez de même
La ville
chez nous tient dans ma paume
Y a moins
de belles filles mais moins de nuits blêmes
Achille Bigorneau, « Le chiâle de Montréel »
La voix emplit son casque d'écoute, rude et cassante. Rien de sophistiqué, pas plus que les accords qui l'accompagnent. Elle fausse un brin sur l'avant-dernière syllabe du refrain et Clovis Thériaud sourit juste avant, par anticipation. Il a le sourire délicat ce matin. Trop bu hier. Il se sent fragile : un château de cartes à forme humaine.
Il vide son verre d'eau, marche jusqu'à la fenêtre. Le soleil printanier martèle la rue, déborde jusque dans son petit appartement. Il y a toute une journée qui attend dehors et Clovis retarde le moment de s'y mettre. Il a la pelouse à tondre, les retardataires à harceler, un chat à aller nourrir. Des suppresseurs à aller chercher, aussi ; ne pas oublier les suppresseurs.





