C'est le nom d'une boîte de nuit, à Paris, dans le roman d'Anne Hébert; dans les souvenirs d'Émile Ollivier, cela s'appelle Haïti.
Une concierge espagnole, à Paris, rue Cochin. Son mari, ouvrier en bâtiment. Elle rêve de luxe, de plaisir. Lui, de retourner dans son Espagne natale. Ils ont un fils, qui rêve d'être une fille. À chacun son «habit de lumière», son rêve.
À chacun, aussi, son propre récit, qui l'enferme dans une irrémédiable solitude. Le roman est fait de monologues juxtaposés, à la manière de certaines pièces de théâtre, dans un style qui vise moins la vraisemblance qu'une sorte d'exaltation poétique maintenue, presque toujours, à son plus haut niveau. À ces trois personnages s'ajoutera, dans la deuxième partie, un être plus qu'étrange nommé Jean-Ephrem de la Tour, danseur dans une boîte de nuit nommée à juste titre Le Paradis perdu, et se concevant lui-même comme l'Ange du Mal.
C'est, en vérité, tout le livre qui est étrange, mais quel roman d'Anne Hébert n'est pas étrange, troublant, livré à des forces excessives, aux confins de la vie et de la mort? Dans les romans plus abondants de la période qui va des Chambres de bois aux Fous de Bassan, cette étrangeté était contenue dans des flots de prose descriptive qui, en quelque sorte, lui faisaient un monde presque rassurant. Les brefs romans qui ont suivi vont plus vite au but, emportant aussitôt leurs personnages à l'extrême de passions qui ne peuvent que les ravager profondément. Même le père, qui est ici le seul personnage sollicité par le bonheur discret des jours, reçoit des trois autres comme une aura de gloire un peu sulfureuse. Les trois autres, sa femme, son fils et Jean-Ephrem de la Tour, se livrent à un ballet de sentiments équivoques qui donne le vertige.
Ce livre est le 20e d'Anne Hébert - il faudrait fêter ça! - et on y retrouve assurément les grands thèmes d'une oeuvre toujours intensément fidèle à elle-même. Mais ils ont ici, dans ce Paris très exactement observé, non seulement des décors nouveaux, mais aussi des traits inédits. Je pense, en particulier, à la peur, la peur totale qui habite l'adolescent, et que je n'avais jamais rencontrée auparavant, me semble-t-il, dans un roman d'Anne Hébert.
Émile Ollivier, vous connaissez? Il n'est pas le plus célébré des Haïtiens qui sont venus, depuis quelques décennies, enrichir notre littérature, mais il est indiscutablement un écrivain de premier rang. On avait lu de lui quelques romans d'une prose somptueuse; voici un livre de souvenirs d'enfance, Mille Eaux, plus séduisant encore que les romans.
Mille Eaux commence par une de ces phrases magiques qui disent, en quelques mots apparemment banals, l'essentiel d'une vie: «J'ai toujours vu mon père de dos.» Ce n'est pas tout à fait vrai, puisque le narrateur assistera aux derniers instants du père, mais cela définit une fois pour toutes le sentiment d'absence, d'abandon qui saisit l'enfant Émile Ollivier et qui sans doute habite encore aujourd'hui l'adulte, dans cette «ville de l'extrême nord de l'exil» qu'est pour lui Montréal.





