Culture

/ Livres »

Réjean Ducharme, enquête sur un fantôme


15 Avril 2000

Depuis 35 ans, pas une récompense, pas une rumeur n'ont réussi à faire sortir cet écrivain de sa tanière. Pourquoi? Notre journaliste a tenté de délier les langues.

Jean-Marc Charbonneau est photographe. Il a longtemps habité le même quartier que Réjean Ducharme, dans le centre-ouest de Montréal. Tous les jours, il le voyait arpenter les rues. Un soir, son appareil à la main, il a aperçu l'écrivain par une fenêtre ouverte. "J'étais dans ma cuisine. Je l'avais dans le cadre. J'avais un téléobjectif; c'était parfait!"

Pourtant, il n'a pas appuyé. "Je m'en serais voulu à mort", dit-il.

Tétanisé par "l'effet Ducharme", il fait partie de ceux qui, sans trop savoir pourquoi, contribuent à maintenir intact le mythe de cet écrivain qui a décidé, une fois pour toutes, qu'il ne se montrerait pas, qu'il n'accorderait pas d'entrevues, qu'il ne lirait pas ce qu'on écrit sur lui, qu'il choisirait avec parcimonie les rares photos de lui qui circulent, qu'il ne participerait pas au lancement de ses livres, qu'il n'assisterait pas aux premières de ses pièces de théâtre.

Une attitude extrême - quasi intenable à une époque où la médiatisation règne en maître sur tous les domaines de la culture - que Ducharme maintient néanmoins depuis 35 ans!

Pourtant, tous ceux qui s'en donnent la peine peuvent, sans trop d'effort, obtenir son adresse. Le journaliste Robert Lévesque l'a même publiée l'année dernière dans le magazine d'Air France, à l'occasion du printemps du Québec à Paris. Beaucoup ont vu l'écrivain se promener dans les rues de Montréal, à pied ou à vélo, avec ou sans son chien, ramassant par terre ou dans les poubelles des morceaux de ferraille et de plastique, des capsules de bouteille et de vieux boulons rouillés. C'est avec ces rebuts qu'il fabrique, sous le pseudonyme de Roch Plante, des sculptures-collages (ses "Trophoux") que ses admirateurs s'arrachent au cours d'expositions présentées à la Galerie Pink, rue Notre-Dame. "La Ville de Montréal pourrait lui décerner un prix pour avoir nettoyé les rues", dit la galeriste Patricia Pink.

Le mythe de Ducharme naît en 1966, quand un inconnu de 24 ans publie à Paris, sous la prestigieuse couverture de la collection blanche des éditions Gallimard, un livre qui provoque un véritable coup de tonnerre dans le monde littéraire, français d'abord, québécois ensuite. "Coup de génie", "découverte du siècle", "chef-d'oeuvre corrosif" pour les uns, "incohérent", "trop long d'une centaine de pages" pour les autres, L'Avalée des avalés ne laisse personne indifférent, déclenchant des sentiments qui oscillent entre l'admiration sans bornes et l'agacement franchement raciste. "Hier, quand on a ramené du Nouveau Monde une demi-douzaine de sauvages, toute l'Europe n'a-t-elle pas fait la révérence? [...] A-t-il seulement des plumes, Réjean Ducharme? Est-ce qu'il parle iroquois?" a écrit le journaliste français André Bertrand dans Le Quartier latin.

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Moyenne : 5 (4 votes)

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage