Un écrivain bosniaque exilé à Chicago déboulonne le mythe du rêve américain, qui attire et déçoit tant d’immigrants.

Du courage, de la détermination et beaucoup de travail... Pour les évangélistes du rêve américain, il n'en faut pas plus pour devenir riche et prospère aux États-Unis. Pour ses détracteurs, dont faisait partie l'humoriste George Carlin, « ça s'appelle le rêve américain parce qu'il faut être complètement endormi pour y croire ».
Le projet Lazarus (en lire un extrait >>), d'Aleksandar Hemon, est une mordante remise en question du « fantasme collectif » qui établit une relation de cause à effet entre le travail et le succès au sud de la frontière. Le double romanesque de l'auteur, écrivain bosniaque réfugié à Chicago, est particulièrement sceptique quant à l'égalité des chances accessible aux immigrants. Marié à une chirurgienne américaine qui le fait vivre, ce Vladimir Brik a toutes les peines à éprouver de la gratitude et de l'admiration envers la supposée grandeur de son pays d'adoption. Il est particulièrement ahuri par la naïveté de son épouse, qui est prête à donner le bénéfice du doute aux gardiens de la prison d'Abou Ghraib : « Je lui ai dit que pour être américain, il fallait ne rien savoir et en comprendre encore moins, et que je ne voulais pas être américain. Jamais. »
Brik résiste aux pressions de sa belle-famille, qui souhaiterait le voir se trouver un « emploi munificent » ou écrire une success story où le héros passe des haillons aux millions. Il s'intéresse plutôt au cas réel de Lazarus Averbuch, jeune Juif arrivé à Chicago en 1907 après avoir survécu aux pogroms d'Ukraine et qui fut abattu peu après par le chef de police pour la simple raison qu'il avait l'air d'un anarchiste.
En plus d'illustrer son roman de photos d'archives, Aleksandar Hemon recrée avec désenchantement cette période honteuse de l'histoire américaine où, sous prétexte d'une menace anarchiste, tous les élans xénophobes furent permis : études scientifiques sur la dégénérescence et la criminalité de certains groupes ethniques, théorie d'un complot à l'échelle mondiale, campagnes de presse contre les indésirables, délations par des voisins paranoïaques, emprisonnements sommaires, abus des policiers lors des interrogatoires, déportation des suspects... Pour Lazarus Averbuch, qui avait rêvé de liberté et d'égalité en immigrant à Chicago, le réveil a dû être brutal. Les autorités utiliseront sa mort pour dresser la population hystérique contre les ouvriers étrangers - surtout ceux qui, à l'appel de la révolutionnaire Emma Goldman, revendiquent de meilleures conditions de travail. « La guerre contre l'anarchie ressemblait à peu près à la guerre actuelle contre le terrorisme - il était drôle de voir que les vieilles habitudes ne mouraient jamais. »






