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Un Ducharme, ça se mérite


15 Octobre 1994

Aux embarras syntaxiques, l'auteur ajoute, dans Va savoir, des manoeuvres d'égarement qui plongent son lecteur dans la perplexité.

Ducharme, c'est Ducharme. On ne lit pas son dernier roman seulement pour lire une bonne histoire - même s'il sait en créer de passionnantes -, mais pour avoir des nouvelles de ce singulier personnage qui, depuis L'Avalée des avalés jusqu'à Va savoir, nous ahurit de ses questions insolubles. Ou encore pour voir quel supplice nouveau le romancier va infliger à la littérature, à la langue.

La trame romanesque de Va savoir est une des plus riches, des plus complexes qu'ait inventées Réjean Ducharme. Elle n'est pas sans rappeler, mais avec beaucoup d'équivoques en plus, le très beau roman d'amour désespéré qu'était Le nez qui voque. Rémi Vavasseur est un Mille Milles qui a vieilli, mal ou bien c'est selon, et dont la Chateaugué, ici appelée Mamie, est en voyage dans le vaste monde, en compagnie d'une étrange et dangereuse créature appelée Raïa. C'est Rémi qui a convaincu Mamie de partir, pour qu'elle se guérisse du mal de vivre qui la possède depuis une « double fausse couche ». Pendant ce temps, lui, dans un coin du Nord qui s'appelle La Petite Pologne, il rafistole une invraisemblable bicoque dans laquelle il espère - mais de moins en moins fortement - accueillir l'aimée quand elle reviendra, guérie. Elle donne parfois de ses nouvelles, qui ne sont pas très encourageantes. Lui ne cesse pas de lui parler.

Mais ce dialogue amoureux in absentia, désespérément amoureux, est parasité par plusieurs autres personnages, par des activités, des événements divers. C'est, d'abord, la restauration de la bicoque, qui nous est contée de long en large, dramatiquement, avec assez de détails pour que le lecteur puisse éventuellement l'utiliser comme guide. C'est surtout une galerie de beaux personnages, comme Ducharme n'en avait jamais réuni dans un seul roman. Passons un peu vite sur les hommes, le voisin Hubert qui meurt du cancer en lisant Balzac, Vonvon le redoutable joueur de billard. Ce sont les femmes surtout qui occupent l'espace romanesque et les pensées de Rémi: en plus de Mamie et de Raïa, Mary la belle et saine Irlandaise; Jina, qui habite en face, go-go girl dont le chum est en prison; Mûna, la bonne fille complaisante... Et il faut assurément faire une place à part à la fillette de Mary, Fanie, à qui Rémi voue une souveraine passion, un peu inquiétante parfois pour cause d'intensité, mais qui amène dans le roman de purs moments de grâce. Il y a de tout dans Va savoir: la désespérance la plus radicale, un marasme amoureux, sexuel, assez effrayant; et, à l'autre extrémité, d'étonnants, de flamboyants bonheurs.

Quant à l'écriture, à la langue, Réjean Ducharme pousse plus avant l'offensive qu'il mène contre elles depuis La Fille de Christophe Colomb et Les Enfantômes. Exemple: «Passé 30 ans, les nouveaux visages ont de plus en plus de quoi qui nous a déjà été et dont on ne reconnaît plus que l'effet. » Et il y a pis ailleurs...

Marasme dans la langue, donc, comme dans l'amour. La lecture de Va savoir n'est pas toujours facile, d'autant qu'à ces embarras syntaxiques l'auteur ajoute diverses manoeuvres d'égarement, dans le récit, qui plongent souvent son lecteur dans la perplexité. Mais quoi, un roman de Réjean Ducharme, ça se mérite.

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