Culture

/ Livres »

Un Serbe nommé Homel


15 Mai 2003

David Homel dans la peau d'un Serbe, Robert Lalonde dans la tête de Marguerite Yourcenar. Résultat: deux romans audacieux, l'un réussi, l'autre moins.

Quel étrange romancier que David Homel! Il ne cesse de bouger, de déménager. Je pense moins à l'homme, né à Chicago et vivant au Québec depuis une vingtaine d'années, qu'à ses romans, dont l'action peut se dérouler dans sa ville natale aussi bien qu'en Russie (Un singe à Moscou), dans le sud des États-Unis (Il pleut des rats) ou en Serbie (L'analyste).

En vertu de quel privilège un Américain devenu montréalais ose-t-il écrire, empruntant la voix du personnage central de L'analyste: "Nous les Serbes", et convaincre son lecteur que l'action du roman se déroule vraiment dans ce pays torturé par tant de guerres absurdes? Car c'est bien ce qui se passe, et il nous arrive en cours de lecture de nous demander si le roman n'est pas traduit du serbe plutôt que de l'anglais, tellement les descriptions sont détaillées, convaincantes, les personnages crédibles, les atmosphères envoûtantes. Un tel dépaysement est évidemment le privilège du romancier, de celui qui a précisément pour mission de "se prendre pour un autre". Mais David Homel pousse les choses plus loin que la plupart de ses confrères, en utilisant la première personne.

Il reste qu'Aleksandar, le héros-narrateur de L'analyste, est avant tout un personnage de David Homel, frère de tous ceux qu'il a inventés dans ses romans précédents. Un personnage éminemment paradoxal, à la fois désabusé et entreprenant, naïf et cynique, obéissant et dissident, amoureux de Belgrade et écoeuré par sa décadence sous le règne de Milosevíc. Marié à une très belle femme qui s'appelle Zleta, père d'un fils, Goran, condamné à mort par une maladie impossible à traiter en Yougoslavie, Aleksandar pratique la psychologie. Il s'en tire à peu près, en ingurgitant des quantités considérables d'alcools plus ou moins frelatés.

Mais voici que l'État tout-puissant le réquisitionne pour diriger un centre de détresse - dont il découvre que les téléphones sont sur écoute pour déceler les manquements à l'acharnement patriotique. Il y rencontre Tania, qui revient du front, où elle a vu des choses horribles, et dont il tombe éperdument amoureux. Autre mission d'État, cette fois dans un asile d'aliénés situé près des champs de bataille et à moitié détruit par les bombardements. Retour à Belgrade, où Aleksandar commet l'imprudence d'écrire et de publier un récit inspiré par les expériences de Tania. On s'émeut forcément en haut lieu. Catastrophe. Presque sans l'avoir voulu, notre psychologue est devenu un dissident, que de bonnes gens de Toronto réussiront à faire sortir de Serbie. Il aura d'ailleurs été précédé, dans la capitale ontarienne, par sa maîtresse, sa femme et son fils. Le Canada est vraiment une terre d'accueil.

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage