Extrait du roman Vie d’Anne-Sophie Bonenfant, par François Blais, avec l’aimable autorisation des éditions L’instant même.
Au moment d'entreprendre la rédaction de cette biographie d'Anne-Sophie Bonenfant, l'insuffisance de mes moyens m'apparaît de manière plus flagrante que jamais, aussi n'ai-je d'autre choix que de m'en remettre à l'indulgence du lecteur, en espérant que celui-ci ne verra pas dans cette démarche une manière de prévenir la férule de la critique en allant au-devant des coups. (Je mourrais de honte de me savoir soupçonné d'une manoeuvre aussi basse.) L'importance de mon sujet mériterait une meilleure plume que la mienne, cela va sans dire, mais je me console en songeant que, tels les pharaons qui érigeaient leurs tombeaux sur de chétives structures de bois que l'on détruisait sitôt qu'elles avaient rempli leur fonction, bientôt de véritables biographes viendront substituer leurs brillants monuments d'érudition à mon malhabile récit, lequel pourra alors sombrer dans un oubli mérité. Il aura du moins (et là est toute mon ambition) valeur de document aux yeux de ces biographes de demain, l'auteur ayant sur eux l'indéniable avantage de connaître personnellement, et même, pourrait-on dire, de vivre dans l'intimité d'Anne-Sophie Bonenfant. De la même manière que les écrits de Max Brod sur son ami Franz Kafka représentent une mine d'or pour les kafkaïens, nonobstant leur faible valeur littéraire, ces quelques pages consacrées à mademoiselle Bonenfant par quelqu'un l'ayant côtoyée intéresseront à coup sûr la postérité. S'il m'est permis de dire encore quelques mots à ma décharge, j'attirerai l'attention du lecteur sur le fait que l'atout que constitue la fréquentation de mon sujet se trouve contrebalancé par un inconvénient de taille : à l'heure où j'écris ceci, le sujet en question n'est encore âgé que de vingt-quatre ans et n'a, en conséquence, point encore donné la pleine mesure de son génie. De surcroît, nous ignorons toujours de quelle manière se manifestera ce génie. Sa prédilection pour la chose littéraire ainsi que ses tentatives prometteuses en ce domaine nous incitent à croire qu'elle choisira cette avenue, mais ce n'est qu'une des nombreuses possibilités (certes la plus probable) qui s'offrent à elle. Certaines carrières semblent exclues d'emblée, comme la politique ou la biochimie, mais là encore il ne faut jurer de rien.
Mes modestes talents ne m'autorisant aucune prouesse stylistique ni aucune hardiesse de construction et d'ornementation, je m'en tiendrai à un récit strictement chronologique et, imitant en cela monsieur James Boswell, le père de la biographie moderne, je ne me priverai pas de laisser toute la place à mon sujet en rapportant directement ses paroles, aussi souvent que cela sera possible. Ayant reconnu mes limites, il serait indigne de ma part de me cacher derrière cet aveu pour négliger mon style ou reculer devant une difficulté.






