Culture »

Marie-Claire Blais, plume de jour oiseau de nuit


15 Avril 2001

L'écrivaine au long cours rentre de Key West avec un nouveau roman. Plus épanouie qu'autrefois, mais inquiète. Et toujours en révolte contre l'injustice et la douleur.

Je la revois dans son t-shirt noir et blanc, petit foulard mauve au cou, accoudée au bar. C'était l'hiver dernier. J'étais allée retrouver Marie-Claire Blais à Key West, en Floride, pour savoir où elle en était dans l'écriture du deuxième volume de sa trilogie, amorcée avec Soifs (prix du Gouverneur général, 1996). Elle m'avait donné rendez-vous dans un resto ouvert sur l'océan.

Après l'entrevue, nous nous étions installées dehors, au petit bar de l'endroit, d'où nous entendions les vagues. De temps en temps, elle tournait la tête pour voir un oiseau plonger dans l'eau puis reprendre son envol. Un flot de paroles coulait de sa bouche.

Du milieu de l'après-midi jusqu'au soir, nous n'avons pas bougé. Nous sommes restées vissées à nos chaises de bambou, dos à la mer. Nous avons manqué le fameux coucher de soleil des Keys...

Elle connaissait tout le monde autour, s'intéressait à chacun. Elle rayonnait, l'air juvénile. En me quittant, elle m'a remis une liste des endroits à ne pas manquer pour la night life. J'en suis restée éblouie. Rien à voir avec l'image médiatique de l'auteur.

"Il y a deux Marie-Claire Blais, dit l'écrivaine Nicole Brossard. La Marie-Claire Blais détendue de Key West, qui rit, a le sens de l'humour, et la Marie-Claire Blais en représentation, réservée, timide. Chose certaine, elle protège son intimité et son univers intérieur."

Fin avril, Marie-Claire Blais rentre au Québec avec son nouveau roman, Dans la foudre et la lumière (Boréal). Au bout du fil, l'inquiétude perce dans sa voix: "Le plus difficile, c'est de laisser aller le livre, après six années de travail..." On croirait entendre une jeune écrivaine à ses débuts.

Dans la foudre et la lumière est le 19e roman de Marie-Claire Blais, son 32e livre! Son oeuvre (romans, poésie et théâtre) est traduite dans une vingtaine de langues et lui a valu autant de prix, ici et à l'étranger, depuis le Médicis, à 26 ans, pour Une saison dans la vie d'Emmanuel. Un livre à propos duquel l'auteur Claude Mauriac écrivait, dans Le Figaro: "C'est l'explosion d'une telle accumulation de forces que nous en demeurons étourdis... Le génie est là."

À 60 ans et des poussières, la romancière n'a rien perdu de sa très grande humilité. Elle parle rarement au "je". La plupart de ses phrases commencent plutôt par "nous". "Nous ne sommes à l'abri d'aucune menace; nous vivons dans un monde précaire, malgré la volupté."

Son plus récent roman nousfait pénétrer en enfer: des enfants commettent des crimes à six ans, des adolescents tuent leurs amis pour une montre. Massacres dans les écoles, bandes rivales dans les rues, haine raciale, où s'arrêtera cette violence? Et comment juger ces enfants qui n'ont même pas conscience de la portée de leurs gestes?

"Ce sont des voix de notre temps qu'on entend dans mon livre. Des voix qu'on entend tous les jours, à la radio, à la télévision. Tout cela est vite repoussé dans l'inconscient de la société. La plupart du temps, dans les médias, quand on entend parler des jeunes criminels, ça dure un moment, jusqu'à ce qu'ils soient enfermés en prison ou ailleurs. Ensuite, on ne sait plus rien d'eux. Mais ces êtres-là survivent malgré l'horreur qu'ils portent en eux..."

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage