Dans son dernier roman, Soifs, elle poursuit sa lutte contre le mal de cette fin de siècle. Une pièce marquante dans une oeuvre visionnaire.
Si Dieu lui prête vie, Marie-Claire Blais fêtera l'an 2000 à Key West. La mer sera bleue et le soleil ardent. Il y aura des tas de gens sur l'île en liesse et l'atmosphère sera explosive. Comme elle le raconte dans son dernier roman, les fêtes dureront trois jours et trois nuits.
Assise à sa fenêtre, qui donne sur le jardin, elle déroulera le calendrier pour revivre les événements des mois précédents, tout imprégnée des êtres qui sont partis. Et puis, un enfant naîtra... "Le déclin et la résurrection, dit-elle. Oui,le. y a les catastrophes, mais c'est puissant, la vie. Et c'est nous qui allons décider comment sera la suite."
La fin du siècle, Marie-Claire Blais y pense depuis longtemps. Elle en a fait la toile de fond d'un roman bilan publié cet automne, sorte de cri étouffé qui marquera profondément son oeuvre. Soifs (Boréal) est une fresque de l'Amérique violente, tantôt sordide, tantôt attendrissante, peuplée d'êtres fragiles, angoissés, qui regorgent d'espoir un moment, désespèrent la minute d'après. "Tout est out ié pour que chacun se reconnaisse", dit-elle.
C'est dans l'unique pièce qu'elle occupe à l'arrière d'une pension d'artistes, dans les Keys, que je l'ai jointe pour lui annoncer que L'actualité l'avait choisie comme une des personnalités de l'année. Là-bas, tous les jours se ressemblent. Elle se lève tard et travaille de longues heures à la machine à écrire, parfois jusqu'à la nuit. "Ça m'est toujours pénible d'écrire, ça me demande une telle concentration." Au milieu du jour, elle se promène à bicycleclette ou marche sur la plage, avant de s'arrêter au Sloppy Joe's pour griffonner encore quelques lignes. Elle lit aussi, surtout les livres de ses proches, les écrivains de la petite communauté de Key West, à qui elle consacre son temps libre.
La légende a fait de Marie-Claire Blais une femme introvertie, sauvage même, cachée derrière une épaisse crinière, et qui fuit les gens comme la peste. Elle est aussi le contraire. Les nuits blanches passées entre amis et les cafés où on laisse couler le temps, elleps, re. Elle voit tout, entend tout, enregistre tout, les faits divers de la vie quotidienne comme les drames de la planète: Sarajevo, le Ku Klux Klan, les réfugiés cubains de la mer... La souffrance l'émeut, hante sa feuille blanche: "Je suis sensible à tout ce qui se passe, je n'invente rien", dit-elle, en confessant qu'il lui arrive d'hurler sa révolte. "Dans la vie, je m'emporte souvent, mais c'est dans les livres que je le fais le mieux. Pour que la violence ait un sens, il faut qu'elle s'exprime."
Elle dit cela d'une voix douce, désarmante. Quiconque ne connaît pas ses romans et l'insoutenable détresse qui s'en échappe la croirait incapable de colère. Pourtant, il faut relire ses romans en cette fin de siècle tumultueuse, tout relire pour renouer avec 40 ans d'histoire sociale, dont la plus discrète et la plus visionnaire des écrivains québécois a souvent anticipé les temps forts.





