Merveilles d’architecture

Les écrivains ne construisent pas seulement des phrases : ils savent aussi bâtir des maisons, des palais et des bibliothèques fabuleuses…

par Martine Desjardins

Depuis un an, on discute beaucoup de la frilosité des Québécois à l’égard des travaux d’envergure. D’aucuns sont d’avis qu’ils y sont même devenus réfractaires. Il est vrai que certains projets d’hôpitaux, de casinos ou de ports méthaniers ont été accueillis par des levées de boucliers, et que la réfection de nos ponts et chaussées ne suscite pas l’enthousiasme espéré. Par contre, tout le monde applaudit quand on parle de la Grande Bibliothèque, de l’agrandissement du Musée des beaux-arts de Québec ou de la nouvelle salle de l’OSM. Serait-il possible que la population se sente davantage mobilisée par la culture que par les infrastructures ?

Ce qui manque aux travaux publics, c’est peut-être un peu de fantaisie, de folie, d’inventivité — ce dont font toujours preuve les écrivains quand ils se lancent, eux aussi, dans les grands chantiers. Bertrand Gervais, par exemple, a doté son roman L’île des Pas perdus de plusieurs splendeurs architecturales qui induisent au rêve et à l’oubli. Avec sa fontaine des 12 lions, dans laquelle se mirent les portiques des bénédictions et des malédictions, le Château rouge accueille chaque année les écoliers venus y passer la nuit du solstice d’été. La Maison de la Perdrix, elle, est le décor d’une grande course au trésor, qui se déroule sur quatre paliers aux multiples énigmes et qui se termine au sommet d’un escalier en colimaçon. Quant au joyau de l’île, le Palais de la Musquette, il a été bâti autour d’une fabuleuse salle aux 1 300 colonnes à triples arcs, qui crée « l’illusion d’un immense labyrinthe fait de lumière » et donne accès à la grotte aux 15 lampions, « point d’orgue d’une expérience à bien des égards mystique ». N’y aurait-il pas là de quoi transformer le bassin Peel, à Montréal ?

On trouve également un palais dans Caravansérail, du romancier libanais Charif Majdalani — un petit palais de Tripoli, en Libye, qu’un antiquaire achète en 1914 pour une bouchée de pain et qu’il entreprend de démonter pierre par pierre pour aller le vendre à quelque roi africain. « Des fenêtres travaillées, un bassin de marbre à la mauresque, un petit moucharabieh et deux cheminées en pierre sculptées comme de grosses cloches pointues, mais aussi un mur peint d’oiseaux et de fontaines, un plafond et un escalier ouvragés et même quatre grands miroirs dans des cadres de bronze… » Les 1 000 morceaux numérotés de l’ensemble sont chargés sur une interminable caravane et acheminés vers le sud, à travers les déserts et les savanes. Mais les rois du Tchad et du Soudan ne sont pas preneurs, et c’est un Libanais, aventurier de son état, qui entreprendra de ramener le palais à Beyrouth, en passant par l’Arabie, alors en proie aux révoltes contre l’Empire ottoman…

Dans les romans aussi on semble préférer les réalisations culturelles, en particulier (faut-il s’en étonner ?) les bibliothèques — qui sont loin d’être fonctionnelles. Comme celle du Jardin de papier, de Thomas Wharton (paru l’an dernier aux éditions Alto), dont les étagères, mues par « un système de chaînes, de poulies et de convoyeurs dérobés fonctionnant à l’eau et à la vapeur », se déplacent constamment — s’enfonçant dans les murs, disparaissant derrière des panneaux coulissants, descendant du plafond ou surgissant du plancher par des trappes — et finissent par envahir le château-labyrinthe du comte d’Ostrov.

Dans « Le tiroir bleu », dernière nouvelle de son très dépaysant recueil intitulé D’ailleurs, Gilles Jobidon imagine pour sa part une bibliothèque dont les livres pendraient aux branches des arbres pour mieux disséminer leurs connaissances : « triés sur le volet, les ouvrages y seraient fixés de façon à ce que les pages puissent tourner au vent ». Cette bibliothèque, malheureusement, est aussitôt cambriolée — ce qui donne l’occasion à l’auteur de nous dresser l’histoire passionnante des collections disparues ou détruites, des bibliophiles célèbres, et de nous offrir en prime un exquis paragraphe sur les biblioérotomanes, qui vont « jusqu’à ne plus jouir qu’au contact lubrique d’incunables dorés sur tranche, un plaisir qui, vous allez me dire, revient cher la page ». Tout ce que construit la plume de Gilles Jobidon — « des cases piquées sur des îles flottantes, couvertes de papyrus », une boutique de luxe parisienne ou un diner des côtes de Floride dont l’enfilade de miroirs recouvre « toute chose d’un léger frimas bleuté » — est ici raffiné, sublimé, et atteint une hauteur d’inspiration qui prouve une fois pour toutes qu’il est le plus poétique prosateur que nous ayons.

S’il pouvait maintenant mettre son imagination au service des autoroutes et des viaducs…

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L’île des Pas perdus, par Bertrand Gervais, XYZ, 186 p., 23 $.

Caravansérail, par Charif Majdalani, Seuil, 216 p., 29,95 $.

D’ailleurs, par Gilles Jobidon, VLB, 80 p., 14,95 $.

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ET ENCORE…

Bertrand Gervais est sémiologue et enseigne au Département d’études littéraires de l’UQAM. L’île des Pas perdus a été inspiré en partie par les histoires qu’il racontait, il y a quelques années, à sa fille Constance. L’architecture, déjà présente dans ses romans Les failles de l’Amérique et Oslo, est pour lui une façon de parler des labyrinthes, figure centrale de son œuvre.

Charif Majdalani est né au Liban en 1960, mais il a fait ses études en France. Il dirige aujourd’hui le Département des lettres françaises de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Passionné de culture arabe, il collectionne aussi les exemples de métissage culturel dans son site, kinetoscope.free.fr.

Gilles Jobidon avait 52 ans lorsqu’il a publié son premier roman, La route des petits matins, qui a été couronné de trois prix. Grand adepte des philosophies orientales, il vient de traduire Ma vie en rouge, les mémoires de Zhang Zhimei, une Chinoise qui a été emprisonnée durant la Révolution culturelle.

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CITATIONS

« On ne revient jamais tout à fait de l’île. Ses splendeurs sont grandes, mais ses voies sont à sens unique. »

Bertrand Gervais, L’île des Pas perdus

« Évidemment, on ne vend pas un palais comme on vend une cargaison de fruits. »

Charif Majdalani, Caravansérail

« En bordure, un mince liséré de néon couleur flamant rose délavé défaille et renaît à chaque instant. »

Gilles Jobidon, D’ailleurs

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