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Mon âme canadienne est morte


1 Août 1992

J'ai commencé à douter du bonheur d'être canadien en observant mon père un dimanche après-midi attablé dans la salle à manger.

Je me suis senti canadien jusqu'à l'âge de 10 ans. A l'école primaire de Clova en Abitibi, une carte du monde pendait au fond de la classe. Je la contemplais parfois, lier de l'immense tache rose que formait mon pays. J'aurais souhaité que l'Alaska nous appartienne; nous aurions alors triomphé sur la mappemonde.

J'ai commencé à douter du bonheur d'être canadien en observant mon père un dimanche après-midi attablé dans la salle à manger. Un Harrap's à côté de lui, il écrivait, biffait et grognait, n'arrivant à rien. Papa travaillait à l'époque pour la Canadian International Paper Company et devait pondre des rapports pour ses patrons. En anglais, bien sûr: ils ne lisaient pas d'autre langue. Moi, je l'avais apprise dans la rue en jouant avec mes camarades (Clova était un village biethnique: patrons anglophones et employés francophones). L'anglais avait toujours représenté pour moi la langue du plaisir, celle des comics et des films du samedi, projetés gratuitement dans notre école par la CIP.

Mais en le voyant trimer, je pris soudain conscience que l'anglais était aussi la langue du travail et que mon père trouvait ce travail pénible, voire humiliant. « Pourquoi n'écris-tu pas en français ? » lui demandai-je.

Il me regarda, interloqué. A l'époque, on ne se posait guère ce genre de questions. Le pouvoir temporel parlait anglais, l'obéissance français. Tout le monde acceptait ces règles du jeu. Elles formaient les bases de l'harmonie nationale, qui semblaient inaltérables.

Ce jour-là, à mon insu, mon âme canadienne commença à mourir tout doucement.

En 1954, mes parents s'établirent à Joliette. L'anglais disparut de mon univers auditif: cette jolie ville de province ne le connaissait guère et ne semblait pas s'en porter plus mal. Stupéfait, je faisais connaissance avec un autre Québec: celui de la majorité.

Chaque jour, en revenant du collège, je lisais les journaux. Les noms de Barbeau, de Chaput, de Bourgault, y apparaissaient de plus en plus souvent. Ces gens-là lançaient des idées, dénonçaient des pratiques, décrivaient un nouveau pays, non pas celui que les armes nous avaient imposé, mais celui qu'on habitait: le Québec. Attentif, je suivais de loin les événements.

En 1962, je vins habiter Montréal comme étudiant à l'université. Mon univers changea de nouveau. L'anglais réapparut, mais pas l'harmonie que j'avais connue dans mon village. Montréal était manifestement une ville dominée par les anglophones-mais notre soumission à leur égard diminuait. A regarder les enseignes et les affiches, nous avions parfois l'impression d'être des fantômes. Dans les magasins du centre-ville, on acceptait mon argent, mais beaucoup moins ma langue; souvent on la rejetait. Je devais m'humilier pour acheter des bobettes. Histoire mille fois racontée. C'est qu'elle décrit une expérience collective, que Richler, Scowen et Alliance Québec, s'ils étaient écoutés, nous feraient revivre--en nous ramenant aux conditions qui lui ont donné naissance. Je compris que pour être un vrai Canadien, un Québécois devait tailler dans son âme.

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Commentaires (1)

Bonjour, Moi aussi j'ai vécue

Bonjour,
Moi aussi j'ai vécue à CLOVA, de 1956 à 1976 et de 1985 à 1990.
Merci Monsieur Beauchemin, merci pour cet article.

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