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Réjean Ducharme par sa mère


1 Octobre 1994

Un document exceptionnel: la seule entrevue que la mère de l'écrivain ait jamais accordée. Un inédit ou presque...

Printemps 1967, Gallimard publie le deuxième roman de Réjean Ducharme, Le nez qui voque. «Hier, dit le narrateur, j'ai quitté mes parents et l'île qu'ils habitent au milieu du fleuve Saint-Laurent... J'ai marché jusqu'à Berthier...» En lisant ça, je me dis: ça ne peut être ailleurs qu'à l'île Saint-Ignace, juste en face de Sorel!

Mon copain Martial Denis et moi avons 15 ans, faisons vivre les deux libraires de Sorel et vouons un culte à Ducharme. S'il était dans les parages? Martial me propose d'aller voir.

Ducharme est insaisissable, mais nous connaissons maintenant la cachette où il a écrit ses premiers romans. Faute de pouvoir saluer l'homme invisible, pourquoi ne pas aller interroger sa mère, son frère, ses soeurs... et publier l'entrevue dans le journal étudiant?

Traversier, auto-stop... Nous nous arrêtons devant une petite maison au toit en double pente, plantée devant un étang, au milieu d'une plaine verte et mouillée. La maison de L'Ava... Le modeste rez-de-chaussée n'a de place que pour une cuisinesalle à manger et un minuscule salon lambrissé. Un escalier mène aux chambres. Pas de Réjean en vue, bien entendu. Le père, Omer, chauffeur de taxi de son état, est sans doute au travail. Mme Ducharme est assise à la table, en train de lire Le nez qui voque avec, à côté d'elle, un Petit Robert: elle bute régulièrement sur des mots rares, explique-t-elle sans façon. Nos questions naïves ne semblent pas la déranger: pendant une heure, cette femme simple et douce trace le portrait affectueux d'un enfant prodige fragile et facétieux, d'un sportif et d'un perfectionniste.

Réjean a un frère, Denis, et deux soeurs, Carmen et Diane. Celle-ci, à un moment donné, prend part à l'entrevue. Elle a une vingtaine d'années et enseigne. Belle, ronde, vive et volubile, elle nous montre fièrement la collection de disques de son frère le plus célèbre: Brel et Félix y côtoient Beethoven et Schönberg.

Mme Ducharme ouvre l'album de famille et nous montre une photo de Réjean, de profil, prise au cours d'une fête familiale -mais comme elle est un peu floue et marquée d'un pli, le photographe, qui vient d'arriver, trouve inutile de la reproduire. Tant pis: depuis 25 ans, on se contente des deux mêmes photos...

Les deux femmes que nous avons rencontrées sont aujourd'hui disparues. La mère de Réjean Ducharme est décédée peu après la remise du prix Gilles-Corbeil à son fils, en 1990. Son père était mort vers 1970. Quant au fantôme des lettres québécoises, il a aujourd'hui 53 ans et n'a jamais accordé d'entrevue. Mais ce que nous a dit sa mère ce jour-là, et qui ne fut publié qu'une seule fois à Sorel, à 2500 exemplaires, dans le journal étudiant In formo, édition du 14 juin 1967, reste inchangé. Selon ses proches, l'homme est resté le même.

- Madame Ducharme, l'attitude de Réjean envers sa famille a-t-elle changé à l'occasion de ses récents succès littéraires?

- Non, il est aussi modeste qu'avant. Ce n'est pas un garçon qui se vante ou se fait remarquer. Même, il n'aime pas le succès qu'il a obtenu: il a déjà dit que, s'il avait su tout le bruit que ça provoquerait, il n'aurait jamais fait publier ses oeuvres.

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