Culture »

Un vrai bouillon de culture


15 Mars 1994

Jamais la puissance d'évocation de Marie-Claire Blais n'a été aussi forte que dans ces chroniques américaines. Parcours d'un écrivain.

En ce dimanche, je suis assise sur un banc près d'Edmund Wilson, le grand critique américain qui - de sa voix forte, adoucie de longs silences, car cette conversation se déroule en français, et bien qu'il parle parfaitement cette langue, Edmund, en s'arrêtant soudain sur un mot, une phrase, a des réticences pudiques -, avec l'étendue de sa vaste culture, me trace un portrait détaillé de Virginia Woolf, de sa vie, de son oeuvre. Et je n'ose pas regarder celui qui ressemble à Winston Churchill, qui a cette puissance intellectuelle et physionomique. Il s'exprime aussi, avec le même savoir passionné, sur l'oeuvre de Zelda Fitzgerald, le poète Edna Saint-Vincent Millay, Gertrude Stein, et il parle souverainement de ces écrivains de la nouvelle rébellion, que je viens de lire à la bibliothèque de Harvard, comme si chacune de ces femmes admirables était parmi ses amies intimes.

Marie Claire Blais

VLB éditeur, 217 pages, 17,95 $.

J'ai eu raison de ne pas lire semaine après semaine les chroniques américaines de Marie-Claire Blais, dans Le Devoir. J'attendais le livre. Le voici, et il me donne raison. L'ensemble vaut mieux que les parties. On peut être déçu par telle ou telle chronique mais elles s'éclairent et pour ainsi dire se corrigent les unes les autres, et un fort mouvement naît de leur convergence, qui fait de ce Parcours d'un écrivain un des livres les plus convaincants de Marie-Claire Blais.

Cela commence à Cambridge (Massachusetts), où Marie-Claire Blais, toute jeune romancière nantie d'une bourse Guggenheim obtenue peut-être par l'intercession du critique Edmund Wilson, transporte ses maigres possessions dans une chambre tout à fait minable. Le quartier n'est pas sûr. La drogue court les rues, et les vols ne se comptent pas. Dans les campus universitaires, tout près, règne une sorte d'inquiétude fiévreuse. La guerre du Viêt-nam, c'est pour très bientôt. C'est l'époque des grandes luttes féministes, des combats pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs; avec, au bout, comme un coup de tonnerre, l'assassinat de Kennedy.

Marie-Claire Blais vit tout cela, raconte tout cela non pas comme une simple chronique mais de l'intérieur, comme si chacun des événements la concernait personnellement, l'atteignait dans sa propre chair. Et l'on comprend, en parcourant le livre, ce qui rendait si étranges à la première lecture certains de ses romans, L'Insoumise, David Sterne : c'est qu'elle y transposait en milieu québécois, de façon un peu maladroite, une hantise de la guerre, de la violence qui venait en droite ligne de son expérience américaine. C'est là-bas, aussi, qu'elle a commencé d'écrire Une saison dans la vie d'Emmanuel, et il serait peut-être intéressant de s'en souvenir en relisant ce grand livre.

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Moyenne : 5 (1 vote)

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage