Vivement septembre

Avec une salle de concert toute neuve, le chef de l’OSM, Kent Nagano, entend offrir plus que jamais la musique au plus grand nombre.

par André Ducharme
Entrevue avec Kent Nagano : Vivement septembre

Photo : B. Ealovega

Approcher le directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal tient de l’exploit, tant son emploi du temps est chargé. Tout le monde court autour de lui ; il reste incroyablement calme, d’une courtoisie et d’une affabilité parfaites.

Dans son bureau étonnamment modeste, le maestro lâche parfois un rire enfantin, réfléchit longuement avant de parler et s’exprime posément dans un langage où affleurent des mots en anglais, quand ce ne sont pas des phrases complètes.

Il a dirigé les plus grandes formations, enregistré sous de nombreuses étiquettes, remporté beaucoup d’honneurs. Kent Nagano a surtout amené au concert ceux pour qui la musique classique équivalait à un châtiment ou à un vieux machin compassé.

Début septembre, le chef et ses musiciens pendent la crémaillère de leur nouvelle résidence, évaluée à 259 millions de dollars.
Lire l’article : « OSM : une salle presque parfaite ! » >>

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Pourquoi l’OSM tenait-il tant à avoir sa résidence quand, par exemple, aucun des cinq orchestres symphoniques britanniques n’a de salle permanente ?

À Londres, il y a des salles merveilleuses, telles que le Barbican Centre et le Royal Festival Hall, expressément conçues pour les concerts. Longtemps, en Amé­ri­que du Nord, il fut architecturalement et peut-être civiquement responsable de cons­truire des salles multivocationnelles. Un des meilleurs exemples est la salle Wilfrid-Pelletier, à Montréal, que l’on peut facilement comparer au Dorothy Chandler Pavilion, à Los Angeles, où l’on assiste tour à tour à un concert philharmonique, à un ballet, à la remise des oscars, à un congrès ou à une collation de diplômes. Un jour, la population a manifesté le désir d’opposer au Dorothy Chandler Pavilion un lieu exclusivement voué à la musique symphonique. Le Walt Disney Concert Hall, magnifique complexe, a été inauguré en 2003.

À Montréal, les plans initiaux de la Place des Arts prévoyaient une salle réservée à la musique classique. Plusieurs raisons en ont empêché la réalisation à l’époque. Avec le temps, la société québécoise a jugé important de s’offrir un lieu où elle pour­rait goûter un concert sym­phonique dans les meilleures conditions physiques et sonores possible.

Vous étrennez votre nouvelle maison avec un « festival » de cinq jours, au cours duquel vous dirigez un concert associant Beethoven à trois géné­rations de compositeurs québécois : Claude Vivier, Gilles Trem­blay, Julien Bilodeau. Raco­lage, démagogie ?

Il s’agit plutôt d’un message symbolique. Cette nouvelle salle n’est pas une salle de concert comme une autre, mais une salle de concert du Québec. C’est pourquoi, pour notre activité « portes ouvertes », nous avons invité 17 groupes musicaux, de toutes les régions du Québec, à s’approprier l’endroit, à jouer dans le hall et autres espaces publics. Avec cette salle, le Québec se dote d’un point de rencontre internationale – on y recevra les plus prestigieuses formations -, qui, en retour, le fera rayonner dans le monde.

Quelles qualités requiert la direction d’orchestre ?

Un chef doit mériter le leadership. Pour cela, il faut un mélange de culture et d’instinct, être bien formé comme musicien et veiller à ce que cette formation reste active et actuelle, par la recherche notam­ment. Il faut évidemment avoir des idées musicales et savoir les transmettre. Sinon, on ne peut pas diriger une formation d’élite comme l’OSM, qui possède des musiciens très forts individuelle­ment. Créer le cadre dans lequel l’orchestre puisse s’épa­nouir jusqu’à son plein potentiel exige aussi une certaine compétence. Enfin, il faut assurer et maintenir le lien entre la population et l’orches­tre. Un concert n’atteint son objectif que lorsque l’orchestre et le public se rencontrent.

Pourquoi achèterais-je un billet de concert – qui coûte quand même assez cher – quand je peux écouter un enregistrement impeccable, repasser la pièce que j’aime, sauter la suivante et… ne pas entendre de gens tousser ?

[Il rit de bon cœur.] Individuellement, chacun peut éprouver des émotions fortes en écoutant un disque, mais celles-ci seront plusieurs fois multipliées s’il peut les partager avec un orchestre d’une centaine de musiciens et un public de 2 000 à 3 000 personnes. Quand la communion s’établit, on accède à une expérience « existentielle », à un échange humain d’une rare intensité. La musique en direct peut nous arracher à notre univers, nous transporter dans une autre dimension. Transfert que l’on réussit rarement devant son ordinateur ou une chaîne haute-fidélité.

Pour obtenir des musiciens le son qu’ils voulaient, certains chefs ont fait preuve d’autorité, sinon de tyrannie. Quelle est votre méthode ?

Je préfère convaincre par la seule autorité de l’intelligence et de la communication. Un orchestre repose sur un principe : les musiciens consentent à aller dans la direction proposée par le chef.

Vous vous produisez dos au public. Vous arrive-t-il, en dirigeant, de chanter, de parler ou de mimer la musique ?

On ne peut pas appeler cela du mime, quoique certains chefs peuvent le laisser croire. Notre travail consiste à représenter la musique une milliseconde avant qu’elle arrive. Par sa gestuelle, le chef évoque ce qu’il souhaite entendre. Pour ce faire, il existe une partie codée, technique, par exemple la battue, qui indique la mesure et qui permet aux musiciens de jouer ensemble. Mais la musique, c’est beaucoup plus que la faculté de jouer ensemble.

Très souvent, ce n’est pas le mouvement des mains qui suggère la musique, mais le cœur. Car au-delà de l’expression du corps, le plus important reste d’être clair émotionnellement, spirituellement, intellectuellement. S’il est en train de diriger et de penser à autre chose – à la façon dont se comporte son argent en Bourse ou à l’humeur de sa femme, qui était fâchée ce matin -, le chef est impossible à suivre.

On a beaucoup « starisé » les chefs, parfois au détriment de l’orchestre, reléguant même le compositeur au rôle de faire-valoir. On ne vient pas entendre Beethoven, on vient voir Nagano diriger Beethoven. La musique ne semble-t-elle pas de plus en plus faite pour être vue ?

La musique est fondamentalement quelque chose qu’on entend, mais on entend parfois avec les yeux, avec la peau. Par exemple, quand, de la voiture à côté de la vôtre, vrombissent les basses d’un morceau que vous ne pouvez pas reconnaître, mais que vous ressentez dans votre chair, car les vibrations émises augmentent les pulsations de votre cœur.

Les oreilles entendent mieux la musique quand les yeux peuvent la « voir ». Ainsi, le geste que je fais en direction des cuivres ou des altos aide le public, à ce moment-là, à percevoir avec plus d’acuité le son émis par les cuivres ou les altos.

Pour attirer une nouvelle clientèle, ou la rajeunir, beaucoup de directions d’orchestre programment les mêmes œuvres « faciles » ou invitent des artistes populaires. N’est-ce pas discréditer la musique classique ?

Comment offrir la musique au plus grand nombre demeure une constante préoccupation. À Mont­réal, nous avons la chance d’avoir un auditoire ouvert, intelligent. Tant que nous avons un public de cette eau, nous avons la responsabilité de lui offrir la meilleure qualité qu’on puisse trouver.

Le plus grand cadeau que l’on puisse faire au public, c’est la découverte. Il faut de temps en temps oser prendre des risques, convaincre le spectateur d’« essayer ».

Quelle fut votre première émotion musicale ?

J’ai pu, très jeune enfant, compter sur un professeur de piano qui m’a fourni les clés pour ouvrir mon imaginaire. Mais le choc, le « kaboum », est arrivé quand j’ai eu sept ou huit ans. L’Orches­tre symphonique de San Fran­cisco avait reçu des subventions de l’État pour effectuer une tournée dans plusieurs petits villages de la côte de Californie, dont le mien, Morro Bay. Mes parents m’ont emmené au concert, qui se tenait dans un gymnase de basketball, où l’acoustique n’était pas formidable et où nous occupions des sièges derrière l’orches­tre. Mais même mal placé, j’ai senti avec une émotion extraordinaire la puissance de l’orchestre me pénétrer. Cela m’a fait l’effet d’une vague de la mer, d’une tornade.

Pour cette raison, je tiens à me déplacer, avec l’orchestre, dans les régions. C’est une activité moins glamour que de se produire au Carnegie Hall, à New York, mais on ne sait jamais : peut-être y aura-t-il dans la salle un enfant qui « entendra » la musique pour la première fois.

Vous avez dirigé une centaine d’œuvres. Quelle est votre favorite ?

Mon œuvre préférée est celle que je vais diriger le soir. Mais pour tout vous dire, quand je me retrouve seul à la maison avec une quinzaine de minutes libres, que je descends dans mon studio pour jouer une pièce au piano et que je choisis au hasard une partition dans ma bibliothèque, mes mains me guident toujours vers Johann Sebastian Bach. Le compositeur qui disait : « Seul le maximum est suffisant. »

KENT NAGANO EN QUELQUES DATES

1951. Naissance à Berkeley, en Californie. Père ingénieur, mère microbiologiste et pianiste.

1955. Commence des études de piano.

1977-1979. Élève d’Osbourne McConathy en direction d’orchestre et musicologie.

1977. Chef associé de l’Opera Company de Boston.

1986-1989. Principal chef invité de l’Ensemble inter­contemporain, de Paris.

1988-1998. Directeur musical de l’Opéra national de Lyon.

1991-2000. Directeur musical de l’Orchestre Hallé, de Manchester.

2000-2006. Directeur artistique et premier chef de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin.

2003-2006. Premier directeur musical de l’Opéra de Los Angeles.

2006. Directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal, contrat renouvelé jusqu’à la saison 2013-2014.

 

DEUX STEINWAY POUR L’OSM

L’Orchestre symphonique de Montréal s’est enrichi cet été de deux pianos tout neufs ! Le Montréalais David Sela, homme d’affaires et mécène, a prêté à l’orchestre ces instruments portant la prestigieuse marque Steinway. Pourquoi deux pianos ? Parce que chacun possède un son légèrement différent de l’autre : l’un a été fabriqué à New York, l’autre à Hambourg, en Allemagne. Ils permettront aux pianistes solistes d’obtenir, selon leur style de jeu et leur perception de la pièce à interpréter, la sonorité qu’ils désirent.

Le photographe Jacques Robert a accompagné David Sela à Hambourg et à New York au moment où ce dernier a acheté les deux pianos destinés à l’OSM. Voyez son photoreportage en cliquant ici.

 

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