Le gisement de pétrole Old Harry ne fait pas qu’attiser la légendaire querelle entre Québec et Terre-Neuve. Il pourrait même fissurer la fédération canadienne ! Voici comment.

Dans son élégant manoir de pierre du 19e siècle, situé dans le quartier le plus chic de St. John's, John Crosbie, représentant de la reine Élisabeth II à Terre-Neuve, est catégorique. Le Québec devra se battre s'il compte un jour exploiter les deux milliards de barils de pétrole qui dormiraient dans le golfe du Saint-Laurent. « Terre-Neuve fera tout en son pouvoir pour prendre possession de ce gisement », dit l'octogénaire d'une voix lente et posée.
ET AUSSI
Marée noire : catastrophe appréhendée >>
À quand un Petro-Québec >>
De moins en moins maîtres chez nous ? >>
Comment ils partagent la richesse du pétrole >>
Le Québec aurait tort de prendre les paroles du lieutenant-gouverneur à la légère. Vieux loup de la politique canadienne, six fois ministre dans les cabinets de Joe Clark et de Brian Mulroney, John Crosbie est un héros dans sa province natale. C'est en partie grâce à lui si Terre-Neuve a pu signer, en 1985, un accord avec Ottawa lui permettant d'exploiter son pétrole en haute mer, l'Accord atlantique. Et maintenant que les Terre-Neuviens se sont extirpés de la pauvreté grâce aux redevances pétrolières, ils n'ont pas l'intention de laisser une part du butin à leurs voisins québécois. Tout est donc en place pour qu'une tempête politique se déchaîne dans le golfe du Saint-Laurent, nourrie par des rancunes vieilles de près d'un siècle entre les deux provinces, aggravée par les jeux de coulisses du gouvernement Harper et gonflée par la rhétorique nationaliste du Québec et de Terre-Neuve. Un cyclone de première force qui risque d'arracher quelques tuiles à l'édifice de la fédération canadienne !
L'enjeu des négociations à venir repose sous 400 m d'eau, à mi-chemin des Îles-de-la-Madeleine et des côtes de Terre-Neuve. Dans les années 1980, des prospecteurs ont découvert dans cette vaste étendue de vagues bleues une structure géologique similaire à celles qui font la fortune des grandes sociétés pétrolières dans le golfe du Mexique. Tradition de géologues, on lui a donné le nom du lieu habité le plus près : Old Harry, un village de pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine.
Cette structure pourrait renfermer plus de pétrole qu'Hibernia, Terra Nova et White Rose, les trois gisements en exploitation au large de la côte est de Terre-Neuve. Un beau pactole en perspective. Depuis le premier baril, sorti d'Hibernia en 1997, les Terre-Neuviens ont touché pas moins de 5,5 milliards de dollars en redevances.
Les géologues restent toutefois prudents. Plusieurs forages exploratoires sont habituellement nécessaires pour déterminer le contenu d'un tel gisement. Et Old Harry n'a jamais été foré. Corridor Resources, société de Halifax qui possède les droits d'exploration sur l'ensemble de la structure, se dit toutefois prête à percer un premier puits d'ici 2014.






