Économie »

La bataille de l'uranium


9 Mai 2010

Le Québec s’apprête discrètement à entrer dans le club sélect des producteurs d’uranium, le combustible des centrales nucléaires. Mais à Sept-Îles, la population se mobilise contre les prospecteurs. À tort ou à raison ?

La bataille de l'uranium
Photo : Sept-Îles sans uranium (SISUR)

L'année 2013 pourrait marquer l'histoire de l'industrie minière au Québec. Si tout se passe comme prévu, une première mine d'uranium entrera en activité parmi les épinettes noires des monts Otish, à 275 km au nord de Chibougamau. La société Ressources Strateco, de Boucherville, compte exploiter le gisement jusqu'en 2020, créer 330 emplois, encaisser des profits nets d'un milliard de dollars... et générer près de deux millions de tonnes de résidus radioactifs.

Avec le projet uranifère Matoush, le Québec ferait son entrée dans le club sélect des producteurs d'uranium, aux côtés de la Saskatchewan, de l'Australie, du Kazakhstan, du Niger et de la Russie. Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ?

De l'Abitibi à la Côte-Nord en passant par la Baie-James et les Laurentides, des centaines de prospecteurs d'uranium auscultent aujourd'hui le Québec à l'aide d'un oscillomètre, petit appareil qui mesure le niveau de radioactivité. Ils ont réservé des milliers de claims (titres miniers), espérant profiter de la relance de l'énergie nucléaire dans le monde.

Ils agissaient dans l'indifférence générale jusqu'à la démission collective d'une vingtaine de médecins de Sept-Îles, l'automne dernier. Ulcérés par les activités de prospection au lac Kachiwiss, à moins d'une quinzaine de kilomètres de leur ville, les médecins ont menacé de quitter en bloc la région si une mine y était exploitée. « On ne peut pas hypothéquer les générations futures pour quelques emplois », dit le pneumologue Bruno Imbeault, l'un des médecins qui ont réitéré récemment leur menace de démission. Inquiet des effets de la prospection et de l'exploitation de l'uranium sur l'environnement et la santé des résidants, il réclame un débat de fond. « Je ne veux pas que la population soit placée devant un fait accompli, dit-il. Une mine a une durée de vie d'à peine une quinzaine d'années, mais génère des tonnes de résidus radioactifs qu'on doit gérer pendant des milliers d'années. »

À Sept-Îles, la sortie des médecins a eu une incidence considérable. Dans les rues, au café du coin, à l'épicerie, difficile de trouver des habitants en faveur de l'extrac­tion de l'uranium. Selon un sondage, 91 % des gens y sont défavorables !

« L'industrie n'a pas à décider pour la population du Québec », dit Marc Fafard, président de Sept-Îles sans uranium (SISUR), un comité de défense qui surveille de près les activités des sociétés minières à Sept-Îles et ailleurs sur la Côte-Nord. « Si on veut se lancer dans l'aventure de l'uranium, en échange de quelques jobs mais en laissant les profits aux compagnies, qu'on le fasse au moins en connaissance de cause », dit-il de sa voix grave et calme. Figure de proue du mouvement d'opposition, Marc Fafard est devenu la bête noire des prospecteurs du controversé minerai.

« Les opposants à l'uranium font une campagne de peur, dénonce Jean-Pierre Thomassin, directeur général de l'Association de l'exploration minière du Québec. Ils n'ont pourtant qu'à aller en Saskatchewan, le plus grand producteur d'uranium au monde, pour voir qu'on peut exploiter une mine de façon sécuritaire. Là-bas, 85 % des gens appuient l'industrie. Ici, c'est l'inverse. Il y a de la désinformation quelque part, et selon moi, c'est à Sept-Îles. »

---
DÉPENSES D'EXPLORATION MINIÈRE AU QUÉBEC
(2009)

- Métaux précieux (or, argent) :
212,6 millions $ (61,1 %)

- Métaux usuels (fer, cobalt, nickel, cuivre) :
54,3 millions $ (15,6 %)

- Uranium :
43,6 millions $ (12,5 %)

- Métaux ferreux :
13,8 millions $ (4 %)

- Diamant :
11,2 millions $ (3,2 %)

- Ensemble des dépenses d'exploration minière :
347,9 millions $

Source: Institut de la statistique du Québec
---

En décembre, Terra Ventures a suspendu ses activités de prospection au lac Kachiwiss, motivant sa décision par la chute des prix de l'uranium. « Tant pis pour les gens de Sept-Îles, ils vivront de tourisme, raille Jean-Pierre Thomassin. D'après moi, c'est fini l'uranium dans cette région. »

Marc Fafard n'en croit rien. Des activités de prospection se poursuivent sur la Côte-Nord, dit-il. Si le prix de l'uranium fait un bond - il est à 90 dollars le kilo, contre 300 dollars en 2007 et à peine 15 dollars en 2001 -, il prédit qu'il y aura une mine d'uranium d'ici cinq ans.

Pour calmer les esprits, le directeur de la Santé publique de la Côte-Nord a mis sur pied un comité de travail pour examiner toutes les étapes d'un projet uranifère, de l'exploration à la gestion des résidus après la fermeture d'une mine.

« On ne fera pas de chasse aux sorcières, dit le président du comité, le Dr Raynald Cloutier. Sur le plan de l'exploitation, les règlements au Canada sont très stricts. Je n'ai donc pas d'inquiétude pour la santé des mineurs. » La gestion des résidus miniers radioactifs l'inquiète davantage. « Va-t-on fermer et clôturer une partie du territoire pendant des milliers d'années pour protéger la santé de la population ? Ce serait un non-sens. »

En Saskatchewan, la plupart des mines sont exploitées dans le Nord, très peu peuplé, et il s'agit surtout de mines souterraines. Alors qu'on projette des mines à ciel ouvert sur la Côte-Nord.

Le Dr Cloutier se donne deux ans pour boucler les travaux du comité et émettre des recommandations. Jean-Pierre Thomassin, de l'Association de l'exploration minière du Québec, juge cette opération inutile. « Je ne comprends pas pourquoi on ne met pas ces études entre les mains de gens qui ont les compétences nécessaires pour les mener à bien. La Commission canadienne de sûreté nucléaire dit que l'extraction de l'uranium ne comporte pas de danger si c'est fait correctement. On devrait lui faire confiance ! » La population de la Côte-Nord vit déjà dans une zone radioactive, dit-il. « Le meilleur moyen d'enlever la radioactivité, c'est d'enlever l'uranium du sol. »

Un argument qui ne convainc pas les membres du comité SISUR. « Si les endroits où on extrait de l'uranium étaient beaux et roses, on le saurait », dit Marc Fafard. Ce à quoi le pneumologue Bruno Imbeault ajoute : « On nous dit qu'il n'y a pas de danger. Je veux bien le croire, mais il n'y a pas de technologie infaillible sur des milliers d'années. S'il y avait un projet de mine d'uranium sur le mont Royal, comment réagirait la population de Montréal, pensez-vous ? »

Selon sa collègue Isabelle Gingras, psychiatre à l'Hôpital de Sept-Îles, les activités uranifères ont des répercussions « bio-psychosociales ». « Ça peut être anxiogène. Y aura-t-il un problème de contamination de l'eau ? Mes enfants seront-ils malades ? Ça compte. »

Comme les autres membres de SISUR, la Dre Gingras réclame un moratoire sur l'exploration de l'uranium pour l'ensemble du Québec. Le ministre délégué aux Ressources naturelles, Serge Simard, a déjà rejeté cette demande, mais les opposants promettent d'en débattre en mai, à la commission parlementaire sur le projet de loi 79, qui modifie la Loi sur les mines. L'industrie se défendra vigoureusement, dit Jean-Pierre Thomassin. « Ce n'est pas vrai qu'un petit groupe de Sept-Îles va contaminer le Québec en entier ! »

                                                                                    Entretien : Des leçons pour le Québec ? >>

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Moyenne : 3.7 (7 votes)

Commentaires (3)

J’ajouterai aux propos de m.

J’ajouterai aux propos de m. Thomassin, sensé être en première ligne de l’information, d’autres propos qu’il a tenu à la population de la région de Sept-Îles. Ses paroles allaient à peu près dans ce sens : « Laissons aux entreprises uranifères réparer l’erreur de Dieu, laissons-les nous débarrasser de l’uranium dans nos sols, puisque cela produit une irradiation naturelle ». N’est-il pas le mieux placé pour savoir que l’uranium est le seul métal lourd protégé par la loi; de son extraction jusqu’au produit de consommation, en passant par le transport et la manipulation? N’est-il pas aussi le mieux placé pour savoir que tout les sous-produits de l’uranium laissés derrière par les minières, en immenses montagnes de résidus ou en lacs transformés en bacs de décantations (supposés être étanches pour des centaines de milliers d’années) représente plus de 90% de matière autant sinon plus toxiques que leurs mère l’uranium? Une simple petite recherche internet s’impose alors pour nous expliquer ce phénomène. C’est que l’atome de l’uranium est si lourd et instable qu’elle perd en irradiation de son poids. Cela peut prendre des milliards d’années mais lorsque son poids a significativement changé, les propriétés de l’atome changent et son nom aussi. On appelle-ça les demi-vies de l’uranium ou, sous-produits ou, uranium appauvri. Une de premières formes que prend l’uranium est le Radon (que l’on retrouve dans nos sous-sols et qui cause des cancers du poumon, des maladies du sang etc..), qui se change au bout de 3-4 jours en plomb radioactif (qui s’infiltre dans la faune et la flore), qui lui se change en Radium, puis en Thorium (fragilisant le foie et les reins, entre autres) et ainsi de suite jusqu’à la stabilisation de l’atome en plomb. Vous n’avez qu’à visiter le site du CCNR ou de la CRIIRAD pour plus de détails. Y aurait-il deux poids deux mesures chez les scientifiques et élus, responsables de notre sécurité et de notre santé. Informée comme la population de Sept-Îles l’est, comment des propos aussi partiellement vrais peuvent être proférés par un homme qui occupe ces responsabilités. La population n’en est plus au moment de l’établissement de la LOI sur le Mines au 18e siècle. La population est instruite et dispose de moyens de pointes pour le faire. Le plus frustrant est qu’avec une loi comme celle des Mines qui prévaut sur toutes les autres (plus moderne et axées sur l’environnement), nous sommes poussés en retrait à même titre que le touaregs du désert du Niger qui se défendent contre la géante AREVA. Une loi qui date de la ruée vers l’or qui enlève le droit au bon sens à la population, malgré un non acceptation sociale totale.
Monsieur Thomassin, peut-être pourriez-vous voir au-delà du profit immédiat et penser en terme de développement durable? En effet, le tourisme est pour nous beaucoup plus prometteur et rentable à long terme que 15-20 ans d’exploitation uranifère et des montagnes de résidus miniers empoisonnés libérant des tonnes de gaz radon pendant des centaines de milliers d’années , et ce, au frais des municipalités.
N’oubliez surtout pas, que la Côte-Nord constitue un cinquième du territoire québécois, que les richesses sous terraines y sont peut-être innombrables et exploitables mais que par-dessus tout, la réelle richesse que nous possédons est un minerai essentiel à la vie sur terre et elle est aussi sous la Loi sur les Mines, il s’agit de l’eau potable…

Johanne Roussy
Citoyenne de Sept-îles
et membre de SISUR

Monsieur Thomassis réagit

Monsieur Thomassis réagit avec une telle condécendance envers les gens de Sept-Îles. La Côte-Nord n'est pas une "république de bananes" où l'on peut faire accepter n'importe quoi aux gens sous prétexte de créer des emplois. Pour avoir vu les dégâts causés par les minières existantes: terrains contaminés ainsi que le fameux Lac Rouge où IOC a rejetté des résideux ferreux pendant des années et où il n'y a pratiquement plus de vie, j'espère que les Sept-Îliens continueront de se tenir debout. Je suis une ancienne résidante de la région et je compte retourner y élever mes enfants, j'aimerais que cela puisse se faire dans un environnement sain.

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage