Faut-il l'exploiter ou la préserver? Et qui doit en décider : les gens qui y vivent ou l'humanité? La plus grande forêt tropicale de la planète alimente bien des passions.

Des figuiers. Quelques palmiers. Des pâturages. Et du bétail à perte de vue. En scrutant l'horizon depuis la coquette maison jaune de Geraldo Correa de Aravjo, il est difficile d'imaginer que les environs étaient couverts d'une dense forêt tropicale quand mon hôte s'est installé ici, dans l'Alta Floresta, une région du nord de l'État brésilien du Mato Grosso.
C'était en juin 1978. Aravjo avait 22 ans et il s'en souvient comme si c'était hier. « Peupler l'Amazonie était alors un acte de patriotisme », dit cet affable et souriant paysan, vêtu d'une chemise grise et de bottes de cowboy trouées. « À l'époque, le slogan du gouvernement militaire était "Integrar para não entregar" [intégrer pour ne pas livrer]. Il fallait occuper l'Amazonie avant que les États-Unis s'en emparent. » Aravjo et ses six frères, originaires du Sud, ont tout quitté pour répondre, machettes à la main, à l'appel du pays. Mais 31 ans plus tard, les temps ont bien changé, soupire-t-il. « On était des héros, et on nous traite maintenant comme des hors-la-loi ! »
À l'instar de milliers d'autres pionniers, Geraldo Correa de Aravjo digère très mal la conversion à l'écologie de l'État brésilien, qui mène depuis l'an dernier une vaste opération appelée Arco de Fogo (arc de feu), destinée à combattre la déforestation illégale en Amazonie. Les autorités publiques et policières multiplient les raids autour d'Alta Floresta, qui n'a plus rien d'une « haute forêt ». La région a déjà perdu 60 % de son couvert forestier, principalement au profit de terres d'élevage. Et elle pourrait perdre la moitié de ce qui reste d'ici 2016. De toutes les régions amazoniennes, c'est l'une des plus ravagées par la déforestation, ce qui lui vaut une attention spéciale de l'État, des médias et d'une foule d'ONG, dont Greenpeace.
Aux yeux de Geraldo Correa de Aravjo, que le Brésil ne considère plus l'Amazonie comme un territoire à coloniser, passe encore. « Mais qu'on nous reconnaisse, à nous aussi, le droit d'exister et de survivre », dit ce père de trois enfants, pendant que sa femme nous sert un cocktail d'eau de coco dans leur cuisine inondée de lumière.
Aucune autre forêt ne soulève les passions autant que l'Amazonie. Avec ses six millions de kilomètres carrés (c'est 60 % de la superficie du Canada !), elle touche neuf pays d'Amérique du Sud, près de 60 % du territoire brésilien, et recèle plus du quart des espèces animales et végétales de la planète. La terre entière semble s'émouvoir de l'avancée de la déforestation - une Belgique disparaît en fumée chaque année, une Grèce tous les quatre ans, disent les slogans écologistes... Des dizaines d'ONG européennes, nord-américaines et asiatiques financent des initiatives pour préserver ce qu'on surnomme.
« Sauvons l'Amazonie » est devenu un cri de ralliement mondial. Mais à qui appartient vraiment cette forêt ? À l'humanité ? Aux gens qui l'habitent ? Et qui doit décider de son avenir ?





