Par amour de la nature, des propriétaires estriens ont décidé de céder une partie de leurs terres. Mis bout à bout, leurs dons ont permis de créer une grande zone de nature protégée, à l’abri de la promotion immobilière. Une solution d’avenir ?

Nichée au creux de la forêt, à quelques kilomètres de Mansonville et non loin du Vermont, la maison toute en bois ne fait qu'un avec les arbres. C'est l'amour des grands espaces, des ours, des chevreuils en liberté qui a poussé la propriétaire, Stanje Plantenga, native des Pays-Bas, à choisir le Québec à 29 ans.
Cette photographe professionnelle de paysages et d'animaux a marqué un grand coup il y a une vingtaine d'années. Elle a convaincu son mari, Robert Shepherd, aujourd'hui décédé, de donner une vaste partie de leur forêt. Le couple a ainsi mis 227 hectares à l'abri des promoteurs immobiliers. La superficie du mont Royal ! Un organisme sans but lucratif gère aujourd'hui ce territoire, où les promeneurs ont accès à une trentaine de kilomètres de paysages à couper le souffle, avec vue sur les monts Sutton. « La nature tient une place énorme dans mon cœur », laisse échapper avec émotion Stanje Plantenga.
Avec l'aide de son mari et de Jacques Marcoux, actuel maire de Potton, elle fondait, en 1987, la Fiducie foncière de la vallée Ruiter, du nom d'un vallon qui borde les monts Sutton, adaptant ainsi un modèle implanté depuis un siècle aux États-Unis, celui des land trusts.
En protégeant leur coin de paradis, les Shepherd-Plantenga n'ont pas seulement pensé à la survie de la salamandre à quatre orteils ou de la grive de Bicknell, des espèces menacées dans ce coin du Québec. Ils s'inquiétaient de voir les constructions immobilières envahir les campagnes. Et ils ne sont pas les seuls.

« Une rue par-ci, une rue par-là, ils ont grugé le flanc de la montagne de l'autre côté de notre propriété, en construisant des maisons de façon sauvage, s'indigne Françoise Bricault, de Bolton-Est. Une forêt striée par les routes, c'est mortel pour le lynx, l'orignal, le cougar, qui revient en Estrie... »
Bien décidée à protéger l'étang où un orignal lui a fait de l'œil cet été, la quinquagénaire s'implique, avec d'autres propriétaires, dans la sauvegarde des vallons de la Serpentine, pour préserver un espace sauvage de plus en plus morcelé. L'Estrie compte en effet le plus de kilomètres de route par kilomètre carré au Québec, et les grandes forêts rétrécissent comme peau de chagrin. La vie y devient difficile pour les grands mammifères, comme les ours et les orignaux. Les biologistes prennent aussi conscience de l'importance des massifs forestiers pour conserver une eau de qualité ou amoindrir les effets des changements climatiques.
Voilà pourquoi 11 organismes locaux de conservation œuvrent dans le sud de l'Estrie pour sauvegarder un étang ici, préserver une forêt là. Depuis quelques années, ces initiatives sont soutenues par une association régionale, le Corridor appalachien, en partenariat également avec Conservation de la nature Canada, organisme privé sans but lucratif présent un peu partout au pays depuis 40 ans.
Tout ce beau monde a réussi à créer ensemble un couloir vert allant jusqu'au Vermont. Au cœur de cette zone sauvage se trouve la réserve naturelle des Montagnes-Vertes, massif forestier de 75 km2 situé autour de Sutton et de Mansonville. Conservation de la nature Canada l'a constituée, en 2004, en achetant et en recevant des terres. Certaines appartenaient à des propriétaires privés, d'autres à l'entreprise forestière Domtar.

L'étang aux Herbages, dans la réserve naturelle des
Montagnes-Vertes.
Photo : ACA / C. Daguet





