Brisons les monopoles publics !

En 1960, l’État était porteur des espoirs de toute une nation. Aujourd’hui, il est devenu la nourrice des entreprises et le père Noël des régions. Le temps est venu de donner un coup de barre.

par Pierre Fortin
Brisons les monopoles publics !

Illustration : Luc Melanson

50e anniversaire de la Révolution tranquille : des personnalités font le point…
(1er d’une série de 5)


Lorsque « l’équipe du tonnerre » de Jean Lesage accéda au pouvoir, en 1960, le tiers seulement des jeunes adultes du Québec avaient un diplôme en poche. Pendant les années 1950, le Québec avait été porté par l’expansion économique de l’après-guerre, mais il n’était pas parvenu à réduire l’écart de 21 % qui séparait son niveau de vie de celui de la province voisine, l’Ontario. Le salaire moyen des Québécois francophones unilingues équivalait à seulement 52 % de celui des anglophones. Les entreprises francophones offraient moins de la moitié des emplois sur le territoire québécois. Lorsque l’écrivain Pierre Vallières nous a appelés « nègres blancs d’Amérique », on l’a accusé d’exagérer. Mais en fait, il clamait l’exacte vérité : la situation économique des francophones par rapport à celle des anglophones du Québec était en tous points comparable à la situation économique des Noirs par rapport à celle des Blancs des États-Unis.

Face à l’urgence de mettre fin au « retard économique du Canada français », le gouvernement Lesage annonça clairement son intention : se servir de l’État afin de combattre le décrochage scolaire, de créer la richesse, de la répartir équitablement et de promouvoir une plus grande maîtrise de l’économie par les francophones.

Depuis 1960, l’activité de l’État québécois s’est énormément accrue. Dès le départ, le gouvernement Lesage modernisa la fonction publique. Coup sur coup apparurent l’assurance hospitalisation, les allocations scolaires, les écoles polyvalentes, le Régime de rentes du Québec et plusieurs sociétés d’État, comme la Société générale de financement et la Caisse de dépôt. L’électricité fut nationa­lisée. De 1960 à 1966, les dépenses provinciales triplèrent et le fardeau des taxes et impôts provinciaux doubla. Cela valut à Jean Lesage le sobriquet de « Ti-Jean la taxe » et contribua assuré­ment à sa défaite électorale en 1966.

Qu’à cela ne tienne, l’État con­tinua à grandir, et les dépenses publiques provinciales et municipales, à occuper une part croissante de l’activité économique du Québec. Elles sont finalement passées de 13 % de notre revenu intérieur en 1961 à 34 % en 2007. C’est, chaque année, 30 milliards de dollars de plus que si le Québec et ses municipalités dépensaient au même rythme que l’Ontario.

Il ne fait aucun doute qu’une grande partie du dessein économique de la Révolution tranquille a été accompli. Nous sommes allés à l’école en plus grand nombre. En 1960, 66 % des jeunes Québécois de 30 ans n’avaient aucun diplôme. Aujourd’hui… à peine 12 % ! Selon l’OCDE, en 2006, nos enfants se classaient tout près du sommet mondial en matière de performance scolaire. Le combat contre le décrochage scolaire n’est pas fini, mais que de chemin parcouru en 50 ans ! Pour ce qui est du niveau de vie, notre retard sur l’Ontario est passé de 21 % en 1960 à 8 % en 2008. La majeure partie de cet écart restant de 8 % est d’ailleurs volontaire : les Québécois acceptent souvent un revenu moindre afin de s’offrir plus de temps libre.

Autre bonne nouvelle : la productivité de notre économie est comparable à celle de nos voisins ontariens. Nous travaillons peut-être moins d’heures qu’eux, mais à chaque heure passée au travail, nous produisons autant qu’eux. Sur le plan social, la pauvreté est moins répandue et les iné­galités de revenus sont moins prononcées chez nous que partout ailleurs en Amérique du Nord. Au Québec, les riches sont beaucoup moins riches et plus imposés qu’en Ontario ou aux États-Unis.

Enfin, l’amélioration de la position relative des francophones a été fulgurante. Les francophones bilingues gagnent maintenant autant que les anglophones bilingues et 15 % de plus que les anglophones unilingues. Les entreprises francophones gèrent les deux tiers des emplois au Québec.

Il est impossible de déterminer avec exactitude quelle part de ces succès est attribuable à la Révolution tranquille. Chose certaine, celle-ci a donné une bonne poussée à la scolarisation des jeunes, à la révolution féminine, au financement des entreprises, à l’accès des francophones aux postes de commande et à la propriété, ainsi qu’à la mise en place d’une infrastructure énergétique propre et à bon marché.

Nous avons raison d’être fiers de ces pro­grès. Néanmoins, notre perception de l’État québécois s’est détériorée avec le temps. En 1960, l’État était porteur de tous nos espoirs. Aujourd’hui, il est source de bien des frustrations. Depuis 40 ans, les relations de travail dans le secteur public suintent la méfiance, parfois la haine. Les viaducs s’effondrent, un trop grand nombre de nos enfants décrochent encore de l’école, l’accès aux soins de santé est aléatoire, les milliards pour la santé disparaissent dans un trou noir, les infirmières sont à bout de souffle, les projets de construction sont lents à démarrer et coûtent trois fois plus cher que prévu.

Ces ratés multiples font percevoir l’État comme une grosse machine sans âme, sous-performante, étouffée par les bureaucraties administrative, syndicale et professionnelle, qui se bloquent mutuellement. On a l’impression que les groupes d’intérêts ont kidnappé le gouvernement, chacun cherchant à extraire le maximum d’avantages de l’État en faisant payer le reste de la collectivité. L’État est devenu la nourrice des entreprises, le père Noël des régions. Nos grands secteurs réglementés par l’État, comme l’électricité, l’agriculture, la santé et la construction, présentent des coûts inquiétants. Et depuis le fiasco financier des Jeux olympiques de 1976, le gouvernement essuie une crise financière majeure tous les 14 ans (1982, 1996, 2010 ; attention à 2024 !).

Si nous voulons sortir de ces crises à répétition et bien nous préparer au choc démographique, il est clair que nous devrons revoir en profondeur nos façons de faire en santé, en éducation et en gestion des infrastructures. Il faudra défaire les monopoles publics et privilégier partout l’émulation, car le seul moyen d’être forcé à l’excellence, c’est d’être mis au défi par des gens qui font aussi bien ou mieux que nous. Vérifiez auprès de Jason-Jay Anderson, d’Alexandre Bilodeau, de Charles Hamelin, de Jennifer Heil, de Clara Hughes, de Kim St-Pierre et des autres athlètes qui se sont surpassés aux Jeux de Vancouver.

Entre-temps, pourquoi ne pas accepter de relever le grand défi qu’a récem­ment formulé la présidente du Mouvement Desjardins, Monique Leroux : travailler d’arrache-pied à améliorer notre performance, de façon à surpasser un jour la productivité américaine. Si un aussi grand nombre de nos artistes, de nos écrivains, de nos scientifiques et de nos sportifs réussissent à dominer la scène mondiale, pourquoi pas nos entreprises ?

ET ENCORE

« Nous constituons une minorité ethnique qui a pu survivre, mais dont la puissance matérielle est loin de correspondre à celle de nos compatriotes de langue anglaise. Dans certains domaines, nous avons accumulé des retards d’au moins une génération. C’est pour cette raison que nous devons tant faire aujourd’hui et que nous devons faire si vite. Nous possédons un levier commun, notre État du Québec. Nous serions coupables de ne pas nous en servir. Notre triple objectif est d’améliorer la culture et l’éducation, d’instaurer un meilleur niveau de santé et de bien-être et de favoriser le progrès économique de la Province. »

Jean Lesage (extrait du discours du budget d’avril 1962)

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