Le salut par le Nord?

La mise en valeur des territoires nordiques assurera l’avenir économique du Québec, clame le premier ministre, Jean Charest. Son Plan Nord lui permettra-t-il de passer à la postérité ?

par Jocelyne Richer

Crédit-photo : Clément Allard/PC

Il rêve d’une voie maritime ouverte sur le Grand Nord, de rivières aménagées fournissant des mégawatts à revendre, de mines savamment exploitées… Le premier ministre Jean Charest rêve d’un vaste chantier qui développera le nord du Québec… et fera renaître au passage le grand bâtisseur qui, assure-t-il, sommeille en chaque Québécois !

Le Plan Nord du premier ministre est ambitieux : occuper le territoire « riche en ressources » qui se trouve au nord du 49e parallèle, soit les deux tiers du Québec. « À défaut de quoi d’autres risquent de l’occuper à notre place », dit-il.

Quand il évoque le nord du Québec, Jean Charest adopte un ton lyrique. Mais il reste avare de détails. Il ne s’agit pas véritablement d’un programme pour le moment, plutôt d’une idée pour le Québec. Une consultation des collectivités concernées devrait toutefois être annoncée avant le début de l’été. « La forme n’est pas encore déci dée », dit le chef libéral.

Le Plan Nord sera-t-il le legs politique de Jean Charest, comme le développement de la Baie-James a été celui de Robert Bourassa?

L’actualité a rencontré le premier ministre à son bureau de Québec.

Quelle importance prendra le Plan Nord pour assurer l’avenir économique du Québec ?
- C’est essentiel. On est à un moment de notre histoire où il faut se tourner vers le Nord. Parce que c’est un territoire très riche, riche d’une population qui n’est pas toujours bien connue. C’est aussi un territoire très riche en ressources. Le réchauffement climatique, ses conséquences sur l’environnement et ses conséquences politiques amènent notre regard vers le Nord.

Faut-il comprendre que vous voyez le réchauffement climatique non pas comme un problème, mais comme une occasion de développer le Nord ?
- Je vois le réchauffement comme un problème. Mais cela accélère notre volonté de développer le Nord. Nous devons accomplir des gestes pour nous adapter aux changements climatiques. Dans le Nord québécois, cela va se traduire par l’ouverture d’une nouvelle voie maritime, qui aura des conséquences énormes sur l’avenir du Québec et du Canada. La souveraineté de ce territoire, qui appartient au Québec, sera contestée par d’autres pays. Ce sera un des enjeux géopolitiques majeurs de notre génération.

La réflexion sur l’avenir du Nord va-t-elle se faire à Québec ou à Ottawa ?
- Elle va se faire à Québec d’abord. Il n’y a pas eu de continuité dans les actions d’Ottawa. La perspective du fédéral a souvent été militaire. Je vois le Nord comme un territoire à posséder. Un territoire qu’on doit pouvoir développer, d’abord pour les personnes qui y habitent. Je vois ça comme une valorisation de leur présence. Ensuite, je vois ce territoire comme une source d’enrichissement collectif. Un territoire qu’on doit occuper, à défaut de quoi d’autres risquent de le faire à notre place.

Est-ce exagéré de dire que le Plan Nord sera pour vous ce que la Baie-James a été pour Robert Bourassa ?
- J’essaie d’éviter de donner l’impression que je suis en réflexion sur un legs politique, parce que je n’en suis pas là. Mais, oui, j’aime l’idée que le développement du Nord soit associé à mon passage en politique. Il y aurait là le reflet de l’affection que j’ai pour le Nord, le fait que j’aime beaucoup ce territoire-là, que j’y crois beaucoup. Je m’intéresse à tous les enjeux qui touchent le Nord : les questions de souveraineté, de développement… On doit aux populations nordiques un appui, afin qu’elles puissent développer le territoire.

D’où vient votre attrait pour le Nord ?
- Mon grand-père Charest, Ludovic, un entrepreneur général, a fait du développement à la centrale Bersimis et autour de Manic-5. Je me rappelle être allé, à l’âge de cinq ou six ans, dans des camps de pêche. Et quand j’étais ministre d’État à la Jeunesse, puis ministre de l’Environnement, j’ai voyagé beaucoup dans le Nord. Le Nord m’a toujours attiré.

Mon premier dossier comme ministre fédéral de l’Environnement, en 1992, a été un plan de 100 millions de dollars pour l’Arctique canadien, une politique issue du Plan vert du Canada. Je m’étais beaucoup investi là-dedans. Je me suis rendu dans le Nord pour annoncer sa mise en œuvre et cela m’a beaucoup marqué. Cette visite a été pour moi une occasion de me familiariser avec les enjeux nordiques.

L’autre expérience qui a marqué ma vie, aussi en 1992, a été un voyage comme ministre de l’Environnement dans le Nord canadien. Partis d’Iqaluit, nous nous som mes arrêtés sur l’île d’Ellesmere, où nous avons visité une forêt « momifiée » il y a 45 millions d’années. Elle a été découverte en 1985, révélant des essences d’arbres qu’on retrouve aujourd’hui en Indonésie. Ce fut un voyage inoubliable !

Pourquoi avoir attendu un troisième mandat pour lancer un projet d’une telle envergure ?
- Les enjeux géopolitiques, le réchauffement climatique, les deux sommets autochtones qu’on a tenus, à Mashteuiatsh et à Kuujjuaq, la très forte demande de minéraux et d’énergie propre, la situation économique… Une suite d’évé nements rend encore plus évident le fait que le Nord québécois est mûr pour une nouvelle période de développement. Pas à n’im porte quel prix, cependant. C’est l’occasion de concevoir un projet de développement pour la pro chaine génération, dans un esprit de déve loppement durable.

Que prévoyez-vous avoir fait d’ici la fin de votre mandat ? Dans 10 ans, 20 ans ?
- Je veux qu’Hydro-Québec détermine des projets pouvant générer 3   500   mégawatts. Je veux qu’on commence dès maintenant à investir dans des infrastructures de transport – routes et aéroports. Qu’on investisse dans la création de parcs natio naux. Qu’on ait une nouvelle stratégie de développement minéral pour le Québec, qui aura des répercussions sur le Nord. Je veux que les ministères, chacun dans leur domaine, aillent voir concrètement ce qu’ils peuvent accomplir dans le Nord – chantiers d’infrastructures, de transport, de logement, de récréotourisme – pour dégager un plan plus intégré. On ne peut pas faire un plan de développement pour le Nord comme on le fait pour le Sud. Il faut respecter les étapes, entre autres la participation des populations. On réflé chit aux façons dont on doit aborder cette participation-là. Je pense qu’on devrait y aller en analysant chaque projet à la pièce, dans chacune des régions concernées.

Il y aura une consultation bientôt ?
- La forme de la consultation n’est pas décidée encore. On sait qu’on doit forcément travailler avec les populations.

Est-ce possible de chiffrer les investissements de fonds publics nécessaires à un tel chantier ?
- Non, parce qu’il y a beaucoup d’argent privé. Dans le secteur minier, des centaines de millions de dollars peuvent être investis. On veut surtout qu’ils proviennent du privé, mais avec un contrôle de l’État. Dans le domaine de l’énergie, les investissements viendront d’Hydro-Québec. Ce sont des sommes très importantes.

Avec votre Plan Nord, souhaitez-vous réveiller le côté grand bâtisseur du Québécois, son côté explorateur ?
- La version moderne du coureur des bois, c’est le gars qui va à la Baie-James. La version précédente, c’était Tex Lecor, le gars dans le bois. Chaque génération a sa version du coureur des bois. On a un peu ça dans le sang, celui qui part à l’aventure, qui va travailler très fort, qui vit dans un environnement hostile, qui prend des risques. On n’a jamais perdu le goût de cette aventure-là, des grands espaces. Cette nouvelle version nous amène à nouveau dans le Nord.

 

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