Pétrole : l’erreur canadienne

Dans 50 ans, quand les réserves de l’Alberta seront épuisées, aucun pays ne sera en mesur de fournir du pétrole au Canada. Pour éviter le cul-de-sac, il faut cesser d’exporter du brut, affirme le géophysicien suédois Kjell Aleklett.

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Après l’eau, le pétrole est le liquide le plus abondant sur terre. Depuis le forage du premier puits industriel, en Pennsylvanie en 1859, il est devenu le véritable sang de l’économie mondiale, jouant un rôle quasi irremplaçable comme carburant ou comme composant utilisé dans la fabrication d’engrais et de plastiques. Mais il a trois défauts : il pollue, ne se renouvelle pas et se raréfie.

Le géophysicien Kjell Aleklett, professeur à l’Université d’Uppsala, en Suède, dirige l’Association for the Study of Peak Oil and Gas (Association pour l’étude des pics de production de pétrole et de gaz naturel). Cette association internationale prévoit que le premier âge du pétrole, celui de l’abondance, tire à sa fin. Nous sommes à l’aube du second, celui du déclin de la production. Ce qui posera, explique le professeur Aleklett, un défi considérable à nos démocraties. Il faut s’y préparer, mais la politique énergétique canadienne, selon lui, précipite le pays droit vers un cul-de-sac. 

Kjell Aleklett et son groupe se fondent sur les travaux du géophysicien américain Marion King Hubbert, qui avait prédit en 1956 que les États-Unis, important producteur de pétrole à l’époque, atteindraient le pic de leur production en 1970, pour ensuite décliner. Hubbert avait été sommé de se taire par la communauté pétrolière, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive, en 1971, qu’il avait eu raison… à quelques mois près ! 

Les recherches de Hubbert et celles du professeur Aleklett portent sur l’écart entre les réserves connues et les gisements nouvellement découverts, et reposent sur la géophysique (voir « Géophysique de l’or noir »). Elles révèlent que l’on peut répondre à la demande croissante en pompant davantage les réserves connues, mais que la découverte et la mise en exploitation de réserves nouvelles se font beaucoup plus lentement.

Il y aura encore du pétrole à extraire dans 100 millions d’années. Le problème est que nous arrivons à un stade où l’offre de pétrole brut classique, facile à extraire, ne peut pas satisfaire à la demande et où l’exploitation d’autres sources (sables bitumineux, forages à très grande profondeur) consomme presque autant d’énergie qu’elle en produit ! (Voir « Les sortes de pétrole »)

Viendra donc un moment où les stocks seront tellement dilapidés que la production déclinera, faute de réserves. C’est ce qui est survenu en 1971 aux États-Unis, où la production a soudainement plafonné, avant de chuter. Les Américains ont contourné le problème en important du pétrole saoudien. Aujourd’hui, c’est la production mondiale qui atteint un plateau.

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Sait-on quand la production pétrolière mondiale déclinera ?

— Difficile à dire. La production mondiale annuelle plafonne depuis trois ans à 31 milliards de barils. Certains disent qu’on a atteint un plateau et que le déclin s’amorcera dans 30 ans. Nous prévoyons que ce sera bien avant. Tous les gisements productifs fournissent de 1 à 1,5 milliard de barils de moins par année. La prospection et l’exploitation de nouveaux gisements doivent donc être assez rapides pour compenser cette perte. Mais cela ne nous apparaît pas possible. En 1960, la consommation mondiale annuelle de brut classique n’était que de 8 milliards de barils, pour des découvertes de 48 milliards de barils. Aujourd’hui, c’est l’inverse : nous consommons 31 milliards de barils, et les découvertes annuelles ne dépassent pas les 8 milliards. Depuis 1981, la consommation annuelle excède les découvertes.

Mais les sociétés pétrolières n’annoncent-elles pas de nouvelles découvertes ?

— Non, justement. La plupart des « nouvelles réserves » annoncées sont déjà connues mais inexploitées, et sont présentées comme « nouvelles » au moment de leur mise en exploitation. Pour des raisons stratégiques et commerciales, les sociétés pétrolières et les États cachent la situation réelle en jouant sur les classifications. Ce qui m’inquiète, c’est que les compagnies n’investissent pas dans de nouveaux champs pétroliers, mais rachètent des gisements qu’elles avaient découverts et revendus pour des questions pratiques ou financières. Ce n’est pas de l’exploration. Même en Arabie saoudite, on cache l’état des réserves. Partout, les pétroles destinés à l’exportation tendent à être de plus en plus visqueux et soufrés, signe certain d’épuisement.

Mais les Canadiens ont l’esprit tranquille avec leurs sables bitumineux et leurs 160 milliards de barils…

— Cette réserve est formidable, mais elle ne permettra jamais de produire à une cadence accélérée. Le potentiel est de 1,4 milliard de barils par an. C’est beaucoup d’argent pour le Canada, mais c’est à peine 3 % de la demande mondiale. Cela ne compense même pas le déclin de la production en mer du Nord.

Pourquoi le Canada ne peut-il en produire davantage ?

— Parce qu’il s’agit de pétrole difficile à exploiter. Il ne jaillit pas de terre comme en Arabie. Il faut extraire et transformer celui qui est en surface. Et pomper celui qui est en profondeur en envoyant trois mètres cubes de vapeur pour chaque mètre cube de brut synthétique produit. Or, le Canada n’a même pas assez de réserves de gaz naturel pour extraire tout ce bitume !

C’est quand même une bonne affaire pour le Canada…

— Oui, mais les Canadiens négligent la question essentielle : combien de pétrole leur faut-il pour les 50 prochaines années, et combien leur en faudra-t-il ensuite ? Car dans 50 ans, quand leurs réserves s’épuiseront, aucun pays ne sera en position de leur en fournir ! Il faut donc que les Canadiens établissent des stratégies à long terme pour s’assurer que leurs petits-enfants auront aussi du pétrole. Cela se fait déjà ailleurs.

En Europe ?

— Au Moyen-Orient ! Où les gouvernements parlent désormais de « production durable ». Il s’agit de déterminer combien de pétrole il est possible d’exporter sans compromettre les approvisionnements futurs. Je ne vois personne se poser la question au Canada. À tout le moins, le pays devrait avoir pour politique d’exporter des produits à base de pétrole, comme les plastiques et les engrais. Pas du brut ! Les Canadiens ont une occasion en or à ne pas rater. Remarquez que la Grande-Bretagne a fait pis dans les années 1980 : Margaret Thatcher a poussé à son maximum la production en mer du Nord. C’était stupide : les Britanniques ont exporté du brut au rabais quand le pétrole était très peu cher, pour maintenant devoir en importer alors qu’il est cher — plus de 120 dollars le baril actuellement. La Grande-Bretagne va payer cher cette erreur, car il ne reste presque plus de gisements de brut classique à découvrir, à peine 150 milliards de barils.

Le monde entier doit donc accélérer la recherche de solutions de rechange, pas seulement pour protéger l’environnement, mais pour sauver l’économie ?

— Oui, et ce sera difficile, en particulier en Amérique, où tout, même l’urbanisme, est structuré en fonction du pétrole bon marché. L’Europe est pauvre en énergie : sa dépendance est grande, mais le continent a mieux intégré le problème de la rareté dans ses décisions économiques. Ses infrastructures ferroviaires sont excellentes et elles vont jouer un rôle stratégique dans la crise qui se prépare.

Cela dit, le cœur du problème n’est pas technique, il est politique. Le déclin pétrolier pose un véritable problème aux démocraties. L’économie mondiale, en particulier celle des démocraties, est une économie de marché fondée sur l’abondance du pétrole. Une pénurie remettra en question l’économie des démocraties, et donc leur fonctionnement.

Un grand saut dans l’inconnu…

— Cela doit être pris très au sérieux. Pour éviter le choc, des mesures devraient être adoptées maintenant, partout sur la planète. Aux États-Unis, il faudrait augmenter le prix du pétrole d’au moins un dollar par gallon — 25 cents par litre. Mais aucun président ou candidat ne peut proposer une telle idée et être réélu ou élu. Les politiciens des démocraties ne peuvent que promettre des lendemains qui chantent ou réagir à des crises. Il leur est très difficile d’entreprendre des mesures impopulaires qui préviendront la crise. Les régimes autocratiques sont mieux placés pour anticiper le choc, parce que leurs dirigeants ne carburent pas à la popularité. C’est le cas de la Russie, qui a mis en œuvre des mesures, parce qu’elle n’est pas prisonnière d’un système qui l’empêche d’agir. Ce sera aussi le cas de la Chine.

Et la Chine est assise sur d’importantes réserves de charbon…

— Ses réserves ne sont pas aussi grandes qu’elle l’affirme. Elle aura atteint le maximum de sa production d’ici 20 ans. C’est la Chine qui va déterminer le cours des choses dans les années à venir. Elle ne peut pas faire passer son économie à un palier supérieur sans pétrole. Tout se résume à une question : quel prix la Chine sera-t-elle prête à payer pour assurer son approvisionnement en pétrole ?

Vous dépeignez un avenir redoutable !

— Si un professeur d’université ne le dit pas, qui va le faire ?

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