Rona : le marteau contre les capitaux

Une véritable guerre pour le contrôle de Rona se déroule en coulisse, loin des clous, des ampoules et des dépôts de bois. Les enjeux sont tels que l’issue du combat pourrait faire école dans les cas où de grandes entreprises québécoises seront convoitées par des acquéreurs étrangers.

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Photo : Martin Laprise

Deux visions s’opposent dans ce conflit. Pour les marchands Rona et les élus à l’Assemblée nationale, il faut sauver ce fleuron du Québec inc., qui se classe septième parmi les 250 entreprises les plus admirées des Québécois, selon l’enquête annuelle de Léger Marketing-Les Affaires.

Née en 1939 d’un modeste regroupement d’achats de quelques propriétaires-quincailliers, Rona est devenue la société la plus importante dans son domaine au Canada, avec 700 magasins et des ventes de près de cinq milliards de dollars. Ses publicités au cours des derniers Jeux olympiques et son rôle de commanditaire de la Ligue canadienne de football – et de ses huit équipes – ont consolidé ses liens avec les consommateurs dans l’ensemble du pays.

Préservons donc cette vaillante petite armée qui combat des géants, comme les américaines Home Depot et Lowe’s, d’autant plus qu’elle achète pour deux milliards de dollars de ses fournisseurs québécois. Sa vente à un acteur américain se répercuterait dans toutes les régions du Québec.

Dans l’autre camp, on retrouve certains des grands actionnaires de Rona, comme Invesco, société financière américaine qui gère au Canada les fonds d’inves­tissement Trimark. Ces financiers sont déçus des faibles rendements boursiers, car depuis cinq ans, la valeur de l’action de Rona a diminué de moi­tié. Rien ne laisse croire à un redressement prochain du cours de l’action, puisque les ventes de l’entreprise de Boucherville n’ont pas bougé depuis 2008 et que les profits sont à la baisse. L’entreprise a subi des pertes en 2011, ce qui pourrait se répéter en 2012.

Le départ forcé, en novembre dernier, de Robert Dutton, qui a dirigé l’entreprise pendant 20 ans, n’a pas apaisé les actionnaires. Ceux-ci reprochent aux administrateurs d’avoir refusé, l’été dernier, l’offre de 1,76 milliard de dollars de Lowe’s. Ils veulent élire un nouveau conseil d’administration, plus ouvert à la vente de l’entreprise.

Invesco fait partie des actionnaires en quête d’un rôle plus actif dans la gestion des entreprises. Gestionnaires de fonds communs d’investissement ou de caisses de retraite, ils veulent offrir de meilleurs rendements à leurs clients, échaudés par un marché boursier en recul depuis plusieurs années. Au lieu de tout simplement vendre des actions et essuyer des pertes, ils n’hésitent plus à remettre en question le travail des dirigeants des entreprises peu performantes.

L’opération d’Invesco n’est pas à prendre à la légère, à une époque où les épargnants et les investisseurs obtiennent des rendements dérisoires de leurs placements et où une proposition d’achat pour une société inscrite en Bourse constitue une rare occasion de faire un coup d’argent.

Le camp des alliés de Rona compte néanmoins des acteurs de taille, dont la Caisse de dépôt et placement, qui détient le plus grand nombre d’actions de Rona. Le ministre québécois des Finances, Nicolas Marceau, a pris la peine d’indiquer que les conseils d’administration ne devraient pas seulement tenir compte de l’intérêt des action­naires, mais aussi de celui des employés, des fournisseurs, des retraités et de la population dans son ensemble.

La ligne de front est bien définie. D’un côté, il y a des actionnaires qui rappellent que chaque action est un titre de propriété et que ce sont eux qui décident du sort de l’entreprise. De l’autre, il y a ceux qui croient que la pérennité des organisa­tions et le bien commun de la population doivent primer. En d’autres termes, l’arme juridique contre l’arme politique. Généralement, la dernière l’emporte.

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Un investissement de 100 $ dans des actions de Rona fait le 31 décembre 2006 ne valait plus que 47,27 $ le 31 décembre 2011, selon un document officiel de l’entreprise.

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