Un bulldozer nommé PKP

Ses adversaires prédisaient son échec. Dix ans après l’achat de Vidéotron, Pierre Karl Péladeau a plutôt transformé Quebecor en l’une des plus puissantes entreprises culturelles et médiatiques au pays. Mais son style de gestion en fait l’un des hommes d’affaires les plus craints. Qui est donc PKP ?

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Un bulldozer nommé PKP

Photo : Jean-François Bérubé

Pierre Karl Péladeau est rentré épuisé. Vêtu d’un cuissard et d’un maillot, il venait d’avaler des dizaines de kilomètres à vélo face aux vents violents qui soufflaient par rafales ce jour-là sur les îles de la Madeleine.

« Les gens du coin me disaient que Pierre Karl ne reviendrait jamais du bout de l’île et que je devrais aller le chercher en voiture », raconte sa conjointe, l’animatrice et productrice Julie Snyder, restée avec leurs deux jeunes enfants et la fille aînée de Péladeau au motel qu’ils avaient loué dans l’archipel l’été dernier.

Mais le patron de Quebecor a l’habitude d’affronter les vents contraires. Et il est entêté… Alors Julie Snyder l’a laissé pédaler. Il est rentré en soirée.

Depuis qu’il a pris la barre de l’entreprise fondée par son père, il y a 11 ans, le fils de Pierre Péladeau a traversé bien des tempêtes – des débâcles boursières, de longs et durs conflits de travail (dont un qui perdure au Journal de Montréal), la faillite puis la vente au rabais de ses imprimeries, l’un des fleurons de Quebecor. Au lendemain de l’acquisition de Vidéotron, il y a 10 ans, des analystes financiers, inquiets de la lourde dette de Quebecor, se demandaient même si Pierre Karl Péladeau n’allait pas démolir l’empire que son père avait mis des décennies à bâtir…

« On a dit que nous allions péter au frette, mais moi, je n’ai jamais douté, dit le PDG de 49 ans sur un ton de défi. Si on devait prêter attention à tous les commentaires publiés dans la presse, on ne serait pas capables de diriger notre entreprise… »

Bien calé dans son fauteuil, dans une salle de conférences du 19e étage du siège social, dans le Vieux-Montréal, il prend un plaisir évident à remettre à leur place ceux qui prédisaient son échec. « Il veut prouver qu’ils ont eu tort », dit Luc Lavoie, son ancien bras droit, revenu lui prêter main-forte pour mettre sur pied Sun TV News, une chaîne d’information continue de droite.

Et Péladeau parie un milliard de dollars qu’il les fera de nouveau mentir.

PÉLADEAU, HARPER ET LA « FOX NEWS DU NORD »

« Hard news and straight talk » des nouvelles brutes et du franc-parler. C’est le slogan de Sun TV News, la nouvelle chaîne d’information continue de droite que lancera Quebecor Media en mars prochain au Canada anglais. Qualifiée de « Fox News du Nord » (Fox News est une station américaine ultraconservatrice), la future chaîne a soulevé la controverse dès l’annonce officielle de sa création, en juin dernier.

Quebecor a alors nommé Kory Teneycke, ancien directeur des communications du premier ministre Stephen Harper, pour la diriger. Le jeune loup de 36 ans a aussi été fait chef du bureau d’Ottawa des journaux de Sun Media. Cette proximité avec le parti au pouvoir a fait sourciller d’un bout à l’autre du pays. Le patron d’une chaîne d’information ne devrait-il pas garder une saine distance avec un gouvernement qu’il aura pour mission de « couvrir » et de critiquer ? En septembre, Kory Teneycke a annoncé son départ dans des circonstances troubles, expliquant ne pas vouloir nuire à Sun TV News, qui cherche encore à obtenir une licence de diffusion du CRTC.

Stephen Harper n’est pas insensible aux projets du grand patron de Quebecor, qu’il a rencontré à plusieurs reprises. Selon nos renseignements, le premier ministre a même invité le couple Péladeau-Snyder à souper au 24 Sussex, sa résidence officielle, en septembre 2009. Lors du dernier G20, à Toronto, Julie Snyder était au nombre des « femmes d’exception » invitées par Laureen Harper (l’épouse du premier ministre) à prendre un brunch avec les conjointes des dirigeants du G20 dont Michelle Obama au sommet de la tour CN.

Luc Lavoie, ancien porte-parole de Brian Mulroney et lui-même journaliste à Ottawa pendant des années, pilote maintenant, à titre de consultant, le dossier Sun TV News. Il a aussi une mission plus vaste : repositionner plus à droite la chaîne de tabloïds Sun. « Traditionnellement, les journaux Sun ont toujours été de droite et populistes, dit Lavoie. Ils ont perdu de vue leur marché. C’est une niche, et on veut l’occuper. »

Cinq ans après avoir attaqué Bell dans son fief de la téléphonie résidentielle et avoir gagné un million de clients, Quebecor vient de se lancer à l’assaut du convoité marché de la téléphonie sans fil. Un pari colossal, qui permettra à Pierre Karl Péladeau, s’il le gagne, d’accentuer son emprise sur le monde des télécommunications au Québec. Et causera des montées de tension chez ses détracteurs.

Contrairement à beaucoup de fils d’entrepreneurs célèbres, Péladeau n’a pas eu de mal à se forger un prénom, et même des initiales (PKP). Selon un sondage CROP mené pour L’actualité, 87 % des Québécois – et 96 % des franco­phones – le connaissent, un taux de notoriété comparable à celui des vedettes du petit écran. Mais peu de personna­lités au Québec divisent autant le milieu des affaires, de la politique et de la culture, où le géant des médias suscite à la fois méfiance et admiration.

« J’ai des détracteurs, moi ? » lance-t-il, l’air moqueur.

Ses partisans le disent combatif, déterminé et doté d’une intelligence supérieure. Ses critiques le décrivent plutôt comme un homme caractériel, arrogant et allergique à la critique (le milieu culturel se rappelle encore le congédiement de Louis Morissette de TVA, en 2004, après la diffusion à Radio-Canada d’un sketch comparant PKP à Séraphin Poudrier). Ses détracteurs sont nombreux à trouver que Péladeau jouit d’une influence démesurée sur le monde des affaires et des médias (voir « L’État sous la loupe de PKP »).

« On a donné beaucoup trop de pouvoir à cet homme-là », dit Raynald Leblanc, président du syndicat des journalistes du Journal de Montréal, qui rappelle que Quebecor n’aurait jamais pu acquérir Vidéotron sans l’aide de la Caisse de dépôt et placement du Québec, laquelle a investi 3,2 milliards de dollars dans l’aventure. « Avec le système de convergence qu’il a mis en place, il a un pouvoir de vie ou de mort sur des artistes et une grande influence sur les politiciens et le monde des affaires. »

La nébuleuse Quebecor compte la plus importante chaîne de tabloïds et de journaux locaux au pays (Sun Media, qui publie entre autres Le Journal de Mont­réal et Le Journal de Québec, le Toronto Sun et le Vancouver Sun), le plus grand câblodistributeur au Québec (Vidéotron) et le réseau de télé le plus regardé (TVA), des centaines d’hebdomadaires, de magazines et de sites Web, une agence de presse (QMI), des chaînes spécialisées, des maisons de production et une myriade d’autres entreprises.

Pierre Karl Péladeau forme avec Julie Snyder l’un des couples les plus médiatisés – et puissants – du Québec. Il multiplie les apparitions aux émissions Le banquier et aux galas de Star Académie (qu’elle anime), devant des millions de téléspectateurs de TVA. On l’aperçoit, épaules carrées et petites lunettes rondes, dans divers lancements et réunions mondaines. Mais PKP fuit les entrevues. Dans les rares conférences de presse aux­quelles il participe, il écarte d’un ton sec les questions qui ne portent pas strictement sur le sujet du jour. Tout le contraire de son père, qui se laissait volontiers aller aux confidences sous les feux des projecteurs.

Quand Pierre Karl Péladeau a finalement accepté notre demande d’entretien, il y a quelques semaines, après deux refus – « Et Paul Desmarais, lui, il accorde de longues entrevues ? » demande Luc Lavoie -, je m’attendais à un accueil gla­cial. C’est un homme pressé mais courtois, et très en verve, qui s’est présenté à moi.

QUEBECOR EST PARTOUT

 

Quebecor a une emprise sans pareille sur la consommation médiatique des Québécois.

Par ses différentes propriétés, Quebecor accapare…

42 % du temps consacré par les Québécois à lire un quotidien

45 % du temps qu’ils passent à lire un magazine

28 % du temps qu’ils passent devant la télé

27 % du temps qu’ils passent à lire un hebdo

(Source : Infopresse communication)

Dans son entourage, on m’avait conseillé d’éviter les sujets trop personnels (il a déjà enguirlandé un journaliste qui avait « osé » lui poser des questions pourtant anodines sur sa relation avec Julie Snyder). Le PDG s’est pourtant lui-même aventuré sur un terrain longtemps considéré comme miné par ses proches : celui des comparaisons avec son père. « Je suis redevable à mon père », dit-il en levant ses yeux bleu vif vers l’une des larges fenêtres de la salle Pierre-Péladeau – dans l’antichambre trône un buste à l’effigie de « Monsieur P. ». « Je ne me fais pas d’illusions : je ne serais pas là si je n’étais pas son fils. En même temps, ça demande un peu de compétence, d’énergie et de détermination pour diriger l’entreprise. »

Pierre Karl Péladeau n’a que 36 ans lorsque son père rend l’âme, la veille de Noël 1997, après une crise cardiaque qui l’a plongé dans un coma de plusieurs semaines. « Pierre Karl m’a souvent raconté qu’il n’était pas préparé à ça, relate Julie Snyder. Il ne voulait pas le débrancher. Il avait apporté un lecteur de CD à l’hôpital et faisait jouer du Beethoven [compositeur fétiche de Pierre Péladeau]. Quand son père est mort, ç’a été comme un deuxième coup. »

Le deuxième des sept enfants de Pierre Péladeau a mis beaucoup de temps avant d’occuper le vaste bureau de son père, au 13e et dernier étage de la plus vieille des deux tours du siège social. Sur les murs se trouvent encore plusieurs tableaux (dont un Borduas et un Riopelle) accrochés par son père ainsi qu’une caricature du paternel publiée dans Le Journal de Montréal.

Pierre Karl Péladeau a néanmoins imprimé sa touche personnelle en tapissant les murs de photos de ses enfants et de sa conjointe et en ajoutant une large télé à écran plat. Dans la salle de bains attenante à son bureau, où une douche lui permet de se rafraîchir quand il vient travailler en vélo, il a installé un laminage de la page couverture d’un des tabloïds de la chaîne Sun, qui titrait en grosses lettres « French Kiss » au lendemain de son rachat par Quebecor, en 1998.

Péladeau père reconnaîtrait à peine l’entreprise qu’il dirigeait à son décès. À l’époque, il s’agissait surtout d’un empire de presse écrite, d’imprimerie et de pâtes et papiers – notamment grâce à son ancienne filiale Donohue, vendue en 2000. Aujourd’hui, l’essentiel des profits proviennent de la câblodistribution, du service d’accès à Internet, de la téléphonie. « C’est devenu d’abord et avant tout une entreprise de communication », dit Michel Nadeau, président de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques et numéro deux de la Caisse de dépôt au moment de l’achat de Vidéotron.

L’EMPIRE QUEBECOR, C’EST…

 

 

JOURNAUX

219 journaux locaux et 31 quotidiens, dont Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec, 24h, Toronto Sun, Ottawa Sun, Edmonton Sun.

MAGAZINES

Une vingtaine de magazines, dont 7 jours, Clin d’œil, Le Lundi,Échos Vedettes, TV Hebdo.

TÉLÉDIFFUSION

Une douzaine de chaînes, dont TVA, LCN, Vox, Canal Argent et Sun TV.

INTERNET

Des dizaines de sites, dont le réseau Canoë, reseaucontact.com, zik.ca, micasa.ca, toile.com.

TECHNOLOGIES

Nurun.

LOISIRS ET
DIVERTISSEMENTS

Groupe Archambault (musique et livres) ; Groupe Livre Quebecor Media, regroupant une quinzaine de maisons d’édition, dont Libre Expression et Les Éditions de l’Homme ; Le SuperClub Vidéotron.

TÉLÉCOMMUNICATIONS
Vidéotron.

Câblodistribution : 1,8 million de clients.

Internet haute vitesse : 1,2 million de clients.

Téléphonie filaire : Plus de 1 million de clients.

Sans-fil : 82 000 clients avant le lancement, en septembre, du nouveau réseau cellulaire 3G de Vidéotron.

 

Pierre Karl Péladeau a profondément changé l’entreprise qu’il a héritée de son père.

En 1998 (après la mort de Pierre Péladeau)
Chiffre d’affaires : 8,4 milliards, dont 7,9 milliards dans les secteurs des imprimeries et des pâtes et papiers.
Employés : 43 450

Aujourd’hui (chiffres au 31 décembre 2009)
Chiffre d’affaires : 3,8 milliards, dont 2 milliards dans le secteur des télécommunications (câble, téléphonie, sans-fil, Internet).
Employés : 15 700

 

Lorsque PKP prend la tête de Quebecor, en 1999, deux ans après la mort de son père, les imprimeries génèrent encore le gros des revenus et des profits. Les magazines Time, Paris Match, Forbes et les publicités imprimées de Sears sortent tous des presses de Quebecor, qui s’est hissée au premier rang mondial des imprimeurs commerciaux après l’achat de World Color Press – une transaction pilotée par Pierre Karl Péladeau, alors chef de l’exploitation des Imprimeries Quebecor. Aujourd’hui, il ne reste plus que des souvenirs de ce fleuron de l’empire, vendu en début d’année à des intérêts américains après une longue descente aux enfers. « C’est une aventure triste », dit Pierre Karl Péladeau, qui attribue ce cuisant échec à un « concours de circonstances » et à la crise financière. Est-ce un deuil ? « C’est un grand mot. Il faut savoir tourner la page. Mais ce n’est pas un fait d’armes. » Sujet clos.

Le PDG est plus bavard au sujet de l’achat de Vidéotron, qu’il qualifie de « transaction transformationnelle ». Conclue dans la controverse, le 23 octobre 2000, après un feuilleton politico-financier et juridique de plusieurs mois, cette affaire a pourtant failli mal tourner elle aussi.

Avant même que le CRTC donne son feu vert à la transaction de 5,4 milliards de dollars, en mai 2001, les titres technologiques à la Bourse se sont effondrés. En pleine tourmente, Pierre Karl Péladeau a dû se rendre à New York pour négocier un emprunt de 1,3 milliard de dollars sur le marché des junk bonds (obligations de pacotille).

Les modèles de convergence cités par Péladeau pour justifier l’acquisition de Vidéotron commençaient déjà à s’étioler : la fusion d’AOL-Time Warner, aux États-Unis, virait au désastre. Dans la presse financière torontoise, on évoquait un « facteur PKP » pour expliquer la faiblesse du titre de Quebecor. Des rumeurs de faillite commençaient à circuler…

« Il y avait une tension et une nervosité incroyables au siège social », dit Luc Lavoie, alors vice-président aux affaires générales.

« Il y avait des mauvaises nouvelles presque tous les jours dans La Presse, le Globe and Mail, Le Devoir », se souvient Julie Snyder, qui fréquentait alors Pierre Karl Péladeau depuis peu. « Quand j’allais chercher le journal, le matin, je me disais : bon, qu’est-ce qu’il va y avoir en dessous de la porte ? Moi, j’aurais pleuré toutes les larmes de mon corps ! Pierre Karl, lui, était imperturbable. »

« La tempête aurait eu de quoi briser la carrière de bien des hommes d’affaires », se rappelle le président du conseil de Quebecor, l’ancien premier ministre du Canada Brian Mulroney.

Au même moment, en 2001, les nouveaux patrons de Vidéotron entamaient une série de purges au sein de la direction et du personnel. « Vidéotron fonctionnait encore comme un monopole, il fallait complètement changer la culture d’entre­prise, dit Pierre Karl Péladeau. On avait devant nous une entreprise très agres­sive, Bell, qui venait de se lancer dans la télé satellite, nous volait des milliers d’abonnés et faisait sept milliards de bénéfices avant impôts et amortissements. »

PKP sur…
L’offre d’achat ratée du Canadien

 

On n’a pas eu accès à toute la documentation… », dit-il, en refusant d’entrer dans les détails.

Selon des proches, Pierre Karl Péladeau fulminait contre Jean Charest, qu’il accusait d’avoir favorisé l’offre des frères Molson. « Il ne voulait même plus parler au premier ministre, dit une source. Le maire de Québec, Régis Labeaume, l’a supplié de changer d’idée, pour convaincre Jean Charest de financer un nouveau Colisée à Québec. »

Photo : F. Lacasse/NHLI/Getty

Le grand patron, qui était selon des proches un « technoplouc » (personne pas très férue de technologie), est sorti de sa tour pour apprendre les rudiments du métier de câblodistributeur. Des clients de Vidéotron ont même eu la surprise de le voir débarquer chez eux avec un technicien pour installer le câble !

« Quand il m’a embauché, Pierre Karl m’a dit dès le début : « Tu vas être en conflit syndical » », se souvient Robert Dépatie, PDG de Vidéotron, embauché à la fin de 2001 à titre de vice-président aux ventes, marketing et service à la clientèle. « On n’avait pas le choix. Plus on creusait, plus on se rendait compte qu’il fallait faire un virage clients si on voulait survivre. » Ce « virage clients » se traduisait, aux yeux de la nouvelle direction, par une augmentation de la journée de travail et du nombre de jours ouvrés, et par la mutation de centaines de techniciens chez un sous-traitant.

Selon Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance, les Chagnon (anciens propriétaires de Vidéotron) plaçaient les employés au sommet de leur échelle de valeurs, suivis des clients et des actionnaires. « Pour Pierre Karl, ce sont les actionnaires d’abord, les clients ensuite et les employés en dernier. »

Tout un choc culturel… En 2002, les syndicats ont déclenché la grève, suivie immédiatement d’un lockout. Le conflit, long (un an) et douloureux, n’a été réglé qu’après des négociations intensives entre l’ancien premier ministre du Québec Lucien Bouchard et Henri Massé, alors président de la FTQ.

Aujourd’hui, Péladeau dit de ce conflit qu’il était nécessaire, qu’il a permis d’armer Vidéotron pour les durs combats contre les trois géants des télécommunications : Bell, Rogers (propriétaire de L’actualité) et Telus.

Cet épisode a aussi fait grandir la réputa­tion de « chef despotique » de Péladeau.

Réjean Parent, président de la CSQ, le qualifie d’« empereur » et dénonce son attitude « arrogante et méprisante » envers les travailleurs syndiqués.

Claudette Carbonneau se montre encore plus incisive. « Sur le plan des relations de travail, il a une vision du 19e siècle, où les pires abus se faisaient au nom de la liberté d’entreprise », déplore la présidente de la CSN, qui représente les employés du Journal de Montréal, en lockout depuis près de deux ans. « Son plan d’affaires, c’est sa seule considération. Les employés, ce ne sont pourtant pas des étrangers dans les entreprises ! On ne peut pas toujours gérer à coups de pied dans le derrière. »

La chef syndicale et ses homologues ne digèrent pas la quinzaine de lockouts décrétés depuis l’arrivée de Pierre Karl Péladeau à la tête du conglomérat. « Le Québec est une société moderne où, plutôt que d’aiguiser les tensions et les conflits, on se concerte, dit Claudette Carbonneau. La plupart des employeurs le comprennent. Pas lui. »

PKP sur…
Le conflit au Journal de Montréal

 

Dans les conditions posées pour mettre fin au lockout qui dure depuis près de deux ans, Quebecor a exigé le départ de 80 % des employés du Journal. Le syndicat a refusé ces offres à la mi-octobre.

« La presse écrite vit des changements importants. On a vu l’érosion des tirages, l’émergence de solutions de rechange pour les publicités, la disparition des petites annonces. Il faut s’adapter. »

« On ne s’en cache pas, on fait de l’argent, mais les médias, c’est notre métier ! On n’est pas Power Corporation, qui sont des financiers. La Presse, c’est anecdotique pour eux. Nous, c’est notre business. »

Pierre Karl Péladeau rétorque que son entreprise est l’un des plus grands employeurs privés au Québec et l’un de ceux qui comptent le plus d’employés syn­diqués après Hydro-Québec, et qu’il est donc normal qu’il y ait plus de conflits qu’ail­leurs. « Dans le cas de Vidéotron, il fallait un changement radical des conditions de travail, sinon on aurait levé les pattes. »

L’attitude combative – ou belliqueuse – de Péladeau a aussi causé des vagues dans le milieu des affaires. « C’est un bulldog, qui avance en pilant sur tout le monde », dit un ancien cadre, qui préfère garder l’anonymat. D’autres gens d’affaires, amis ou ex-employés contactés pour ce reportage m’ont dit qu’ils réfléchiraient avant de m’accorder une entrevue – et ne m’ont jamais rappelé. « Les gens ont peur, me dit l’un d’eux. Il pourrait te mettre à la rue. Le Québec est petit… » « Sa colère est vive et ses ramifications sont grandes », ajoute un autre.

Au sein même de Quebecor, le couronnement de PKP à la tête de l’entreprise avait causé des remous. Bernard Bujold, ancien proche collaborateur de Pierre Péladeau et auteur d’une biographie intimiste à son sujet, rappelle qu’après la mort du fondateur les hauts dirigeants s’étaient entendus pour encadrer le fils pendant quatre ou cinq ans. « Moins de 18 mois plus tard, il a tassé tout le monde et pris la tête de l’entreprise. Il a un instinct de tueur, il ne se laisse pas écarter facilement, dit-il. Son père gérait par instinct des gens. Lui gère par instinct mathématique. Il est moins habile avec les personnes. »

André Gourd, un des premiers patrons de Pierre Karl Péladeau à Quebecor, décrit son ex-employé comme un être « supérieurement intelligent », mais dont les plus grandes qualités ne se révèlent pas dans les relations humaines. « Il aurait été un grand investment banker [banquier d'affaires] à New York », dit André Gourd, qui préside aujourd’hui la Régie des installations olympiques. « C’est un excellent technicien des finances, et ses succès lui donnent raison. »

Les proches collaborateurs de PKP admettent volontiers son caractère bouil­lant. « Il est soupe au lait, dit Luc Lavoie. Je le dis tout bas, parce que je suis moi-même connu pour mes colères… »

Pierre Karl Péladeau est très direct, dit le réalisateur Claude Fournier, qui pilote Éléphant, entreprise consistant à numériser les grands classiques du cinéma québécois avec le soutien financier de Quebecor. « C’est quelqu’un de pressé, d’intimidant, qui peut parfois être tyrannique, intransigeant, difficile, entêté. Il veut que ça aille vite et n’a pas beaucoup de pitié pour la médiocrité. » Ça n’empêche pas Fournier d’avoir noué une amitié « absolument indéfectible » avec Pierre Karl Péladeau. « Il est timide, même très timide, ce qui explique ses comportements intempestifs. Il est obligé de marcher sur sa nature profonde. »

PKP sur…
Le retour des Nordiques

 

Quebecor Media est bien placée pour multiplier les audiences. On aimerait rétablir La soirée du hockey, le samedi soir, à TVA. On a présenté un dossier étoffé au commissaire Bettman, de la LNH. Mais il nous faut un nouveau Colisée…»

Photo : J. Boissinot/PC

Richard Martineau, animateur d’une émission quotidienne au réseau LCN et chroniqueur au Journal de Montréal, deux propriétés de Quebecor, soutient que PKP a une grande culture, que les gens ne connaissent pas. « C’est un amoureux de philosophie, qui a tripé comme un fou quand il a appris que le cinéaste polonais Andrzej Wajda venait de tourner un film sur le massacre de Katyn, par exemple. »

Selon Robert Dépatie, PDG de Vidéotron, la réputation de dur à cuire de son patron est surfaite. « S’il était vraiment ce qu’on dit qu’il est, ça ferait longtemps que je serais parti ! »

Le personnage est coloré, convient Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec et membre du conseil d’admi­nistration de Quebecor. « Les patrons du Québec inc. des belles années étaient aussi des êtres colorés, dit-elle. Les gens voient juste le fort en gueule, pas l’aspect humain. C’est un doer, pas un gars d’image, même s’il travaille dans une business d’image. »

Julie Snyder, très aimée du public, a dû s’habituer, bien malgré elle, à l’image contrastée projetée par son amoureux. « Il n’est pas là pour gagner un concours de popularité. Il ne va jamais dire quelque chose juste pour que ça paraisse bien… même si des fois j’aimerais qu’il le fasse ! » lâche-t-elle en riant.

Vêtue d’une élégante robe bleue, elle m’a donné rendez-vous dans un café-restaurant niché au cœur du village d’Eastman, où Péladeau et elle possèdent une vaste maison face au lac Orford.

Les deux se sont rencontrés en 1999 dans les bureaux de TQS, alors propriété de Quebecor. Julie Snyder tentait de faire accepter un concept d’émission animée par Maman Dion. « Je me souviens d’avoir pensé : le deal ne marchera pas, mais Pierre Karl est bien beau… »

Quelques semaines plus tard, ils se sont croisés par hasard dans un avion pour Paris, où Julie animait une émission sur France 2. L’année suivante, en 2000, ils se sont revus pour discuter d’un projet de par­tenariat d’affaires… et sont tombés amoureux. Ils ne se sont pas quittés depuis.

« Ce n’est plus le même homme depuis qu’il la connaît », dit Brian Mulroney, parrain du petit Thomas, cinq ans, l’aîné des deux enfants du couple. (La plus jeune, Romy, a deux ans. Pierre Karl Péladeau a aussi une fille de dix ans, Marie.) « Ceux qui ne comprennent pas l’importance de Julie dans la vie de Pierre Karl ne connaissent rien de lui, ajoute Mulroney. Elle ne se gêne pas pour faire passer ses messages à Pierre Karl, qui respecte énormément son jugement. Elle est devenue sa conseillère principale. »

PÉLADEAU, ON L’AIME !

 

Avez-vous une opinion positive ou négative de Pierre Karl Péladeau, le président et chef de la direction du groupe Quebecor ?

Très positive      9 %
Plutôt positive   63 %
Plutôt négative  23 %
Très négative     5 %

Les trois quarts des Québécois ont une opinion positive de Pierre Karl Péladeau, ce qui n’étonne guère Maïalène Wilkins, de CROP. « C’est une personnalité connue, qu’on voit entre autres au Banquier, avec Julie Snyder. Il profite de l’image très forte de TVA et des médias de Quebecor au Québec. On entend aussi beaucoup parler de son rôle dans le rapatriement des Nordiques à Québec. Les gens sont au courant des conflits de travail, mais ce qui colle davantage, c’est l’image de la figure publique qui semble réussir. »

Un bémol : seulement 9 % de la population a une image très positive de lui. « Quand on fait des évaluations de satisfaction à l’égard des entre­prises, on se fie surtout aux gens très satisfaits. Et 9 %, ce n’est pas beaucoup. »

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Sondage CROP-L’actualité mené par l’intermédiaire d’un panel Web auprès de 1 000 adultes du 19 au 27 août 2010.

PKP a longtemps eu l’habitude de se lever à 5 h pour lire les journaux, puis plonger dans la piscine dès 6 h pour nager ses 100 longueurs avant de partir au bureau vers 7 h 15… jusque tard en soirée. Depuis quelques années, il a modifié sa routine pour reconduire son fils Thomas à la garderie tous les matins (le plus souvent possible en vélo, avant de poursuivre son chemin jusqu’au bureau). Il travaille encore beaucoup, mais tente généralement d’arriver à temps pour lire une histoire aux enfants, dit Julie Snyder. « Il structure sa vie autour de sa famille. Il a compris que si tu investis dans ta relation, ce n’est pas comme les cotes boursières, ça va toujours monter. Il donne ce qu’il n’a pas reçu dans son enfance : de la stabilité. »

Pierre Karl Péladeau était adolescent quand sa mère, dépressive, s’est enlevé la vie, un épisode dont il n’a jamais parlé publiquement. Il avait alors été placé dans une famille d’accueil, les Laframboise, avec qui il entretient encore des contacts étroits. « Ça l’a sauvé, dit Julie Snyder. Parce que Pierre Karl est peut-être né avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais personne ne la tenait, la cuillère. »

Les Snyder-Péladeau se sont promis que leurs enfants auraient la vie « la plus normale possible ». Quand elle animait La série Montréal-Québec, son conjoint et leur fils, Thomas, tuques sur la tête, allaient souvent voir les matchs, présentés le dimanche au Colisée de Québec ou à l’Auditorium de Verdun.

Julie Snyder a aussi converti son homme au végétarisme (du moins à la maison) et lui a ouvert un vaste réseau de contacts dans le monde culturel, au grand plaisir de Pierre Karl, grand amateur de musique québécoise – en particulier de Paul Piché, d’Éric Lapointe et des Trois Accords.

« Le showbiz, je laisse ça à mon père », a déjà confié Pierre Karl Péladeau à Bernard Bujold, biographe de « Monsieur P. », dans les années 1990. « Aujourd’hui, il pourrait dire : « Le showbiz, je laisse ça à Julie » », rigole sa conjointe.

Cet été, lors d’un enregistrement du Banquier, la populaire émission animée par Julie Snyder, les techniciens de TVA ont vu débarquer en coulisse un grand gaillard en cuissard, maillot moulant et souliers de vélo. « Les gens ont fait un saut quand ils se sont rendu compte que c’était Pierre Karl Péladeau », raconte Stéphane Laporte, collaborateur de longue date (et ex-conjoint) de Julie Snyder. Mais le malaise s’est rapidement estompé, dit-il. « Quand Pierre Karl vient en coulisse, que ce soit au Banquier, à Star Académie ou à La série Montréal-Québec, il est là pour s’amuser, pas pour jouer au patron. Tout le personnage s’éteint pour laisser place à un gars ben normal. »

Un « gars ben normal » qui n’a pas du tout le rythme de vie d’un homme dont la fortune est évaluée à plus de 500 millions de dollars.

JULIE ET LUI

 

Une certaine tension régnait au 5e étage du siège social de TVA, à Montréal, cet été. On attendait de savoir si La série Montréal-Québec, produite par Julie Snyder, allait revenir en ondes cette année, malgré des cotes d’écoute en deçà des prévisions. France Lauzière, vice-présidente à la programmation, allait-elle « oser » dire non à la conjointe du propriétair­e de TVA ? Elle a finalement donné le feu vert à la série. Une illustratio­n de la toute-puissance du « couple royal » du Québec ?

L’expression fait bondir Julie Snyder. « Si je n’étais pas la conjointe de Pierre Karl, je produirai­s quand même des shows ! Ma compétence, c’est animer et produire des shows de variétés. France 2, où j’animais une émission, ça n’appartenait pas à Pierre Karl ! Parce que je suis la conjointe de Pierre Karl, je devrais arrêter de travailler ? Je ne veux surtout pas avoir l’air prétentieuse, mais j’existais avant lui, j’avais du succès. »

À part Star Académie, Occupation double et La série Montréal-Québec, la bouillante femme d’affaires ne propose « pas grand-chose à TVA » depuis qu’elle fréquente Pierre Karl Péladeau, dit-elle. « J’anime Le banquier seulement parce que Martin Matte a refusé de le faire. Et c’est l’émission la plus regardée… »

Photo : Eric Ryan/Getty Images

« Avant de le connaître, je vivais mieux que lui », dit Julie Snyder. Dans le condo de PKP au Sanctuaire, dans Outremont, il n’y avait pas de vaisselle dans les armoires, pas de luminaires au plafond, le papier peint décollait, les tapis étaient sales… « Quand je l’ai visité la première fois, je pensais que c’était Surprise sur prise [émission de caméra cachée où l'on tendait des pièges à des gens connus] ! »

Aujourd’hui, le couple habite une grande maison dans Outremont, « mais ça a tout pris pour convaincre Pierre Karl », dit Julie Snyder. Les Snyder-Péladeau roulent en Toyota Highlander, véhicule moyen de gamme, et viennent tout juste d’acheter une Sienna. Seul luxe : la vieille Mercedes du père de Pierre Karl Péladeau, dont celui-ci ne veut pas se départir.

Il pense encore souvent à son père. Comment ce dernier percevrait-il l’empire qu’il a légué ? « Je crois qu’il serait fier, dit le PDG, pensif. Il a travaillé très fort pour construire une entreprise québécoise. Il était d’une époque où les dirigeants d’entreprise francophones n’existaient pas, ou très peu. Le Québec inc., ça s’est un peu dissous et c’est dommage, parce que mieux vaut être propriétaire que locataire. »

Malgré le succès de Vidéotron, Quebecor a perdu, avec ses imprimeries, toute sa dimension internationale – et le prestige qui l’accompagnait. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le soleil se couchait à peine sur l’empire et ses usines, dispersées sur plusieurs continents. Péladeau était un véritable PDG de l’ère transnationale. Entre New York, Santiago, Paris ou Londres, il passait « la moitié de [sa] vie en l’air », comme le chantait Claude Dubois dans « Le blues du businessman ». Aujourd’hui, ses voyages d’affaires le mènent plutôt à Toronto, à Ottawa et dans l’Ouest canadien. Un deuil ? « Au contraire, répond Pierre Karl Péladeau. Ce n’est pas agréable, passer sa vie dans un avion. »

Pour l’heure, c’est au Québec qu’il consacre toute son énergie. Au lancement du réseau sans fil de Vidéotron, en septembre, il a soutenu que l’événement était aussi important pour son entreprise que l’avait été le lancement du modèle T pour Ford et du iPod pour Apple – comparaison qui a soulevé des railleries à L’Île-des-Sœurs, au siège social de son principal concurrent au Québec, Bell.

Ces moqueries n’atteignent pas PKP, qui promet d’être aussi impitoyable sur le champ de bataille du sans-fil qu’il l’a été ces dernières années sur celui de la téléphonie résidentielle. « Nos amis de Bell peuvent bien s’amuser. »

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