
D’après la Commission afghane indépendante des droits de la personne, entre 60 et 80% de tous les mariages sont forcés.
Parigul* n'a que 11 ans. Elle est en troisième année dans une école rurale de la province de Ghor, en Afghanistan. Sa matière favorite est le dari, sa langue maternelle. En présence d'invités, c'est une fillette réservée. Saisissant son foulard de tête pour couvrir sa bouche, elle baisse les yeux chaque fois qu'on lui adresse la parole. « J'aime l'école », souffle-t-elle d'une voix à peine audible. « Je suis une bonne élève. Un jour, j'aimerais être médecin. »
Mais il est bien peu probable que Parigul réalise son rêve. Son père l'a récemment fiancée à un membre de la communauté contre 300 000 afghanis, soit l'équivalent d'environ 6 700 $. Sa mère, une femme frêle de 35 ans prénommée Sausan*, qui vient de donner naissance à son septième enfant, est assise dans un coin reculé de la pièce. « Nous n'avons pas d'argent, explique-t-elle. Comment neuf d'entre nous peuvent-ils se nourrir et payer toutes les autres dépenses avec deux ou trois dollars par jour ? Nous avons dû vendre Parigul pour rembourser toutes les personnes auxquelles nous devons de l'argent. »
En Afghanistan, de nombreuses familles doivent recourir à des mesures désespérées, vendant leurs filles parfois âgées de sept ans, pour pouvoir alléger le fardeau de leurs dettes, acheter de la nourriture et payer les dépenses du ménage. La loi afghane stipule qu'une fille doit être âgée de 16 ans pour se marier et qu'elle doit être consentante, mais en raison de l'accroissement de la faim et des dettes, on en fait souvent fi.
D'après le Ministère des Affaires féminines en Afghanistan, près de 60% des filles sont mariées avant l'âge de 16 ans. L'âge moyen en communautés rurales est encore plus bas, frôlant les 11 ou 12 ans. De plus, 60% des enfants afghans de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique et 54%, d'un retard de croissance.
Parigul pour sa part, reçoit des rations alimentaires mensuelles composées de lentilles, de riz et d'huile par le biais du programme d'alimentation scolaire de Vision Mondiale, qui attire quelque 75 000 élèves dans plusieurs écoles des provinces de Badghis et de Ghor. Mais pour bien des familles, cela ne suffit pas. Le personnel des écoles s'inquiète que le fardeau financier de plus en plus lourd ne force encore plus de familles à marier leurs enfants.
Aziza Kamalzadeh, 43 ans, est professeure dans le programme d'éducation communautaire des sages-femmes de Vision Mondiale à Ghor. Elle dit que l'âge moyen pour se marier dans la province est de 13 à 15 ans, mais de voir des filles d'aussi peu que sept ans déjà fiancées, surtout durant les périodes de sécheresse grave, n'a rien de nouveau. « Il y a même des familles qui échangent leurs filles avant leur naissance. » Ces enfants sont promis à un avenir plutôt sombre. La fillette demeurera avec sa famille jusqu'à ce qu'elle ait dix ou 12 ans, puis elle ira vivre avec son mari, s'acquittera des tâches quotidiennes et, tôt ou tard, lui donnera des enfants.
Raima Mohammadeh, 26 ans, est sage-femme à l'hôpital Qala-i-Naw et est diplômée du programme de formation de sages-femmes de Vision Mondiale à Herat. Elle aussi s'est mariée jeune ; elle n'avait que 14 ans lorsque son père a arrangé son mariage. « Même à 14 ans, le corps n'est pas suffisamment développé. Il change encore », dit-elle. Mohammadeh, mère de trois enfants, a perdu son premier enfant suite à un accouchement difficile. « Mon corps n'était pas prêt pour la grossesse. Moi-même, je n'étais pas prête. Je ne savais pas comment allaiter un bébé. J'étais trop jeune - j'étais encore une enfant. »
Selon des professionnels de la santé, le mariage précoce est l'une des raisons pour lesquelles les taux de mortalité infantile et maternelle sont élevés en Afghanistan. Avec 165 morts pour 1 000 naissances vivantes, le taux de mortalité infantile est l'un des plus élevés au monde. Les statistiques indiquent qu'une femme afghane meurt toutes les 30 secondes d'une cause liée à la grossesse. Le Ministère afghan des Affaires féminines croit que le mariage précoce a des répercussions négatives sur les filles à tous points de vue : il affecte leur santé, les empêche d'obtenir une éducation et perpétue le cycle vicieux de grossesses et d'accouchements. Il provoque chez l'enfant des troubles émotifs et psychosociaux en limitant ses choix et toute possibilité d'autonomisation.
Le mariage d'enfant est une violation du droit de l'enfant à la protection contre l'exploitation sexuelle tel qu'exigé par la Convention des droits de l'enfant des Nations Unies, dont l'Afghanistan est signataire. D'après la Commission afghane indépendante des droits de la personne, entre 60 et 80% de tous les mariages sont forcés. À Herat, le mariage précoce forcé est une raison souvent citée pour le grand nombre de tentatives de suicide par auto-immolation admis à l'unité de soins aux brûlés.
Bien que certains enfants comme Parigul soient vendus en désespoir de cause, la pratique est profondément ancrée dans les attitudes sociales et culturelles. Une société aussi immuable dans ses coutumes ne se conforme pas aisément aux lois.
La famille de Parigul n'a ni terre ni animaux à vendre. Parigul est l'un de leurs derniers « biens ». Sausan dit que la fillette ne sera pas forcée à se marier immédiatement. Elle peut continuer à vivre à la maison et poursuivre ses études durant encore quatre ans. « C'est ce que nous avons stipulé dans l'entente. »
Cette famille a toutefois déjà traversé des périodes difficiles et deux soeurs plus âgées ne s'en sont pas bien tirées. Riala, l'aînée de 16 ans, a été vendue en mariage à 11 ans. Elle est aujourd'hui mère de deux enfants. Halima, âgée de 14 ans, est également mariée et a une fillette de 18 mois. Parigul sera privilégiée si on lui permet de poursuivre ses études.
La voix de Sausan ne traduit aucune anxiété lorsqu'elle décrit en termes simples la situation impensable dans laquelle se trouve sa famille. Il est toutefois évident que ce n'est pas ce dont elle rêvait pour ses enfants. « Tout ce dont je rêvais, c'était d'avoir un logement adéquat, suffisamment de nourriture, une famille en santé et un pays où règne la paix et où mes enfants pourraient obtenir une éducation ». Mais pour Sausan et ses filles, c'est un rêve difficilement atteignable. Jouant nerveusement avec le noeud de son foulard de tête qui pend sous son menton, Parigul décide de se confier. « J'aimerais que notre pays soit développé. J'aimerais que la végétation soit luxuriante et que la paix règne. » Puis elle ajoute : « Où les gens seraient libres. »
*Les noms ont été changés pour protéger l'identité de chaque personne
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