Les garçons égarés


Ousmane, six ans a été envoyé à Dakar il y a deux ans pour mendier dans les rues. Il n’a pas revu sa famille.
 

Ousmane Mballo, six ans, travaille dans les rues du centre-ville de Dakar, la capitale du Sénégal, depuis déjà plus d'une heure, bien que l'aube ne soit toujours pas levée. Mesurant moins d'un mètre, Ousmane se faufile à travers la foule de clients qui attend devant une échoppe où l'on vend du pain. « Ngir Yallah, ngir Yallah », chante-t-il en yolof, la plus importante langue ethnique au Sénégal. « Pour l'amour de Dieu, donnez-moi de l'argent. »

Selon un rapport publié en 2004 par l'UNICEF, jusqu'à 100 000 enfants mendient dans les rues du Sénégal, dont la plupart sont des talibés - un mot provenant de l'arabe qui signifie disciple ou élève.

Dans la plupart des cas, les talibés sont des garçons âgés de cinq à 14 ans. Leurs parents - habituellement des fermiers pauvres qui n'ont pas les moyens de payer les frais de scolarité - envoient leurs garçons à la ville étudier le Coran avec un marabout (enseignant). Bien que de nombreux marabouts soient des enseignants légitimes, d'autres sont des trafiquants d'enfants qui forcent les enfants à aller mendier de l'argent ou de la nourriture dans les rues pour payer leurs leçons.

Alors que les clients s'éloignent, Ousmane chante plus fort, sa voix laissant percer une note de désespoir. Il lui reste peu de temps pour satisfaire à sa norme de rendement quotidienne. Chaque jour, il doit recueillir 1 000 francs (2,50 $) avant la tombée de la nuit, sans quoi son marabout le battra.

À 13 heures, Ousmane retourne à son daara - une cabane délabrée qu'il partage avec 30 autres garçons qui servent le marabout. Les enfants remettent à leur maître une récolte de 25 000 francs (62 $), plus que le double du salaire quotidien d'un enseignant sénégalais. Puis, les garçons redescendent dans les rues et ne reviennent qu'au moment des prières du soir vers 22h. Épuisé, Ousmane se couche à même le sol de terre battue avec plus d'une douzaine d'autres garçons. Dans ce daara, il n'y a ni latrines, ni eau courante.

Les parents sénégalais portent à leurs enfants un amour profond et désirent leur offrir ce qu'il y a de mieux, incluant une bonne éducation. Depuis plusieurs siècles, les familles sénégalaises des régions rurales choisissent un fils pour étudier avec un marabout.

Autrefois, les élèves devaient parfois demander aux voisins de la nourriture afin d'apprendre l'humilité et comprendre la pauvreté, mais ils n'étaient pas forcés à mendier de l'argent pour leur marabout. Après un an ou deux, les garçons retournaient chez eux pour travailler dans les champs familiaux ou s'occuper des troupeaux.

On a toutefois fait entorse à la tradition dans les années 1970, lorsque le Sénégal s'est retrouvé aux prises avec la sécheresse. Incapables de subvenir aux besoins de leurs enfants, des parents ont envoyé leurs garçons à la ville pour vivre avec un marabout qui, bien souvent, était un membre de leur parenté. Ils confiaient leurs enfants à ces hommes, sans croire qu'ils ne puissent jamais les exploiter.


Les garçons mendient de 12 à 16 heures par jour. L’argent qu’ils recueillent est remis à leurs enseignants qui, bien souvent, les battront s’ils ne satisfont pas leur norme de rendement.
 

Le gouvernement et les dirigeants islamiques du Sénégal s'inquiètent de ce problème grandissant et collaborent avec une coalition d'organisations non gouvernementales, dont Vision Mondiale, pour trouver des solutions. Le Sénégal est signataire de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant et a en place d'autres lois qui défendent aux enfants de moins de 15 ans de travailler. L'application de ces lois représente toutefois un défi de taille en raison de l'ampleur du problème des talibés.

« La tradition s'est grandement écartée de son objectif original. Elle vise maintenant l'exploitation des enfants pour en retirer des avantages monétaires » déclare Eric Toumieux, directeur national de Vision Mondiale au Sénégal. Les parents, les talibés et les marabouts essaient tous de survivre dans un pays où, selon les statistiques  des Nations Unies, le quart des 11 millions d'habitants gagnent moins d'un dollar par jour.

Ismaila Kandé, le marabout qui dirige le daara d'Ousmane, ne se reproche aucunement de faire mendier les garçons de 12 à 16 heures par jour. « Cela fait partie de leur éducation », déclare-t-il, insistant sur le fait qu'ils étudient également régulièrement. Il faut environ un an pour qu'un bon élève apprenne le Coran, mais Kandé ne fait aucune promesse sur le retour des enfants à leur village.

Selon Eric Toumieux, les organisations sénégalaises, les organismes internationaux, incluant Vision Mondiale, et le gouvernement collaborent étroitement pour défendre les droits des enfants et fournir les services de base. Effectivement, le 20 avril a été déclaré journée nationale des talibés au Sénégal, durant laquelle on sensibilise les habitants aux souffrances de ces enfants.

Dans ce dossier social complexe, prévenir que des enfants comme Ousmane aboutissent dans les daaras de Dakar est un premier pas dans la bonne direction, déclare Toumieux. « Nous devons informer les parents des périls qu'affronteront leurs enfants à la ville et les aider à les garder à la maison en améliorant les conditions de vie au village. Nous devons défendre les droits de ces enfants auprès du gouvernement. Mais nous devons également essayer de prendre soin des talibés qui travaillent déjà dans les rues. »


Vision Mondiale travaille en collaboration avec les talibés pour retirer les garçons des rues et défendre leurs droits conformément aux lois sénégalaises.

 

Pour ce faire, Vision Mondiale a récemment lancé un projet-pilote innovateur. Cinq marabouts ont accepté de retirer leurs 150 enfants des rues - malgré les importantes pertes de revenus - et de les inscrire à l'école. En échange, Vision Mondiale a payé les frais de scolarité, acheté les fournitures et amélioré les daaras en construisant des latrines et des douches et en apportant l'eau courante. On leur fournit mensuellement des réserves de légumes, de viande et de riz afin que les garçons profitent de repas nutritifs.

Pour les aider à se libérer de leur dépendance envers les revenus générés par les enfants, les marabouts reçoivent de petits prêts pour les aider à ouvrir un étal de fruits ou lancer une entreprise de taxis. Les marabouts ont accepté de renvoyer les garçons chez eux après deux ans ; Vision Mondiale les aidera alors à réintégrer leur communauté et l'école publique.

Le projet montre déjà des signes de réussite. « La vie s'est grandement améliorée depuis que nous sommes déménagés ici », dit Amadou Koly, 14 ans, un ancien talibé habitant maintenant l'un des daaras appuyé par Vision Mondiale. « Nous mangeons bien maintenant ; nous avons du savon. Nous dormons sur des matelas et non plus sur le sol. Nous déjeunons ici et n'avons plus à mendier de la nourriture ou de l'argent. Nous passons plutôt l'après-midi à jouer au football. » Amadou est trop âgé pour s'inscrire à l'école, mais il apprend à lire et à écrire grâce à Vision Mondiale.