À Kandahar, des entrepreneurs payés par l’armée canadienne embauchent des talibans. Dans cet univers dominé par la corruption, rien n’est tout à fait comme on nous dit, a constaté notre envoyée spéciale.

Nous patrouillons à pied dans le gros bourg de Bazar-e Panjwaii, au sud de l'Afghanistan, où vivent 8 000 Pachtounes réputés proches des talibans et réfractaires à toute présence étrangère. Nous évoluons en file indienne sur la route principale, démineur, chien et maître-chien en tête, ce dernier étant un Serbe de Bosnie sous contrat avec l'armée canadienne. Disciplinés, les Afghans croisés se rangent sur le bas-côté, éteignent le moteur de leur mobylette ou de leur camionnette, mettent pied à terre de leur vélo. Habitués aux impressionnantes patrouilles américaines, qui ont toujours exigé l'arrêt total de la circulation à leur passage, ils semblent paralysés par la peur. Mais le major canadien que j'accompagne leur sourit, s'approche, tend sa main et fait signe de circuler. Stupéfaction chez ces villageois, qui obtempèrent. On oblique dans une rue sablonneuse. De loin, deux femmes en burqa vert et orange pâle nous repèrent. Effrayées, elles se précipitent à l'intérieur d'une cour.
« Combattre, ça, on sait faire. Mais il nous faut aussi convaincre et construire, comme le dit la devise du Royal 22e Régiment pour cette mission. On veut créer des liens avec la population. » Déjà, la veille, en faisant le « tour du propriétaire » de la base d'opérations avancée de Masum Ghar - un camp de dizaines de tentes alignées entre deux pics rocheux, protégé par des miradors -, le major Frédéric Pruneau m'avait énoncé ce qu'il répétera maintes fois pendant mon séjour. Il tient à me montrer que sa préoccupation première est de gagner l'appui de la population locale.
Athlétique et souriant, cet homme originaire d'Asbestos prend visiblement sa mission à cœur. À 33 ans, il est un « vétéran » de l'Afghanistan, où il a déjà passé huit mois en tant qu'officier de liaison et de mentorat de l'armée afghane (conjointement avec l'armée américaine) il y a quatre ans. De retour en tant que commandant de la compagnie de parachutistes du 1er Bataillon du Royal 22e, il est responsable d'une zone s'étendant sur 35 km2 au sud de Kandahar. La tâche est immense. La stratégie de contre-insurrection mise en place par le général américain Petraeus et ses alliés de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS), voilà le crédo du major Pruneau.
C'est lui qui a souhaité, après m'avoir entendue à la télévision québécoise, que je vienne parler à ses 144 soldats (dont une femme, auxiliaire médicale) de mon expérience de la guerre au cœur de la population.
En cette fraîche matinée de décembre, un vieil homme prend le soleil, assis sur ses talons devant son portail. Le major Pruneau immobilise la patrouille et engage la conversation avec l'aide d'un interprète. Il se dit impressionné par le niveau de culture de l'ancien et par sa connaissance de la situation politico-militaire. « J'ai étudié en Inde avant la partition », lui explique en pachto Abdul Majid, 70 ans.





