En France, le « grand débat » sur l’identité nationale lancé par Nicolas Sarkozy connaît des dérapages. La classe politique est-elle moins progressiste que la population ?

À Paris, le théâtre de La Tempête présente du jeune théâtre français. Il accueille souvent des comédiens d'origine africaine, qui n'y tiennent pas seulement les rôles habituellement confiés aux Noirs ou aux Arabes. L'an dernier, La Tempête a même présenté Horace, sûrement la production la plus « black-blanc-beur » depuis la création de cette pièce de Corneille, en 1640. Le public a-t-il remarqué à quel point la distribution était multiethnique ? Même pas ! « Les gens s'en foutent », dit la comédienne Naidra Ayadi, qui signait la mise en scène.
Alors que la classe politique s'enlise dans un « grand débat » sur l'identité nationale, opération invitant les Français à dire qui ils sont, la France réelle avance tant bien que mal. Force est de constater que partout où des Français accueillent des étrangers, partout où les enfants des uns côtoient les enfants des autres, cette vieille nation se redéfinit. Elle ronchonne, certes, parce qu'elle se sent bousculée. Mais de toute évidence, une nouvelle identité, à la fois française et métissée, est en train d'émerger dans ses écoles, ses entreprises, ses hôpitaux, ses stades et même ses théâtres, temples de sa haute culture.
Naidra Ayadi, qui est née en France de parents tunisiens, trouve ce débat un peu louche. « Qui doit prouver qu'il est vraiment français ? s'interroge-t-elle. Qui doit se justifier ? » Elle n'a pas monté du Corneille pour montrer qu'elle était française, mais pour dire son amour des vers. Elle se sent française. Point à la ligne. « Mes parents ne parlent pas très bien le français, mais moi, je peux me défendre », dit-elle en souriant. Non sans malice, elle ajoute : « Je peux même le faire en alexandrins... »
La réflexion sur l'identité nationale étonne par son ampleur : depuis trois mois, l'État a organisé des centaines de rencontres pour aborder des centaines de sujets. Éric Besson, ministre de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, pilote de cette vaste table ronde, a tenté d'en cerner les limites. Dans un entretien accordé au magazine L'Express, il a précisé qu'il s'agissait de définir comment la France pouvait « continuer à être une terre d'assimilation, ce qui est l'une des spécificités de l'identité française ». Mais par moments, ce lac-à-l'épaule hexagonal avait des allures de commission Bouchard-Taylor à l'envers : au lieu de réfléchir à ce que la nation pouvait faire pour les minorités (au nom des « accommodements raisonnables »), on a discuté de ce que les minorités pouvaient faire pour la nation (au nom de l'assimilation).
Les discussions ont souvent porté non pas sur l'identité des Français, mais sur celle des immigrants. Distinguer les uns des autres était un exercice hasardeux. Les démographes répètent qu'un Français sur quatre a un grand-parent étranger. La France accorde la nationalité à 100 000 immigrants par an, principalement au nom du regroupement familial. Elle n'a toutefois pas de politique d'immigration au sens où on l'entend au Québec : elle ne se fixe pas d'objectifs chiffrés en matière de recrutement. Au contraire, elle fixe des objectifs en matière d'expulsion (27 000 « reconduites à la frontière » étaient prévues l'année dernière, nombre qui a finalement été largement dépassé).





