Du sang sur nos cellulaires

Téléphones, ordinateurs, jeux vidéo… Pour fournir les métaux nécessaires à la fabrication de ces outils du monde moderne, des hommes creusent à mains nues dans des mines improvisées en République démocratique du Congo. Souvent au péril de leur vie.

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Du sang sur nos cellulaires

Photo: Lucas Oleniuk/T. Star/Zuma Press/Corbis

Les vêtements et le visage couverts de boue, les yeux hagards à cause des heures passées dans l’obscurité, un homme sort péniblement de terre. Essoufflé, il tient dans ses mains deux sacs remplis de minerai.

Dans les mines de Nyabibwe, à une centaine de kilomètres au nord de Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), on exploite la cassitérite.

Ce minerai, principal composant de l’étain, est un excellent conducteur. Il est indispensable à la fabrication des téléphones portables, ordinateurs et autres objets électroniques devenus omniprésents dans notre quotidien.

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L’est de la RDC est riche de ces minerais, extraits de manière artisanale par des milliers de creuseurs qui s’échinent au travail. Exploités par les militaires et miliciens qui ont la haute main sur la région, mais aussi victimes des bonnes intentions du monde occidental, ils échangent leurs trouvailles dans des comptoirs contre quelques dollars. Comme à Nyabibwe.

Ce gros bourg rural s’est développé grâce à l’activité minière. Un far west africain, où d’anciens paysans en quête d’une vie meilleure sont venus fouiller les entrailles du sol, emmenant parfois leur famille. La vie se concentre autour de la rue principale, en terre, où le passage de chaque véhicule soulève un nuage de poussière. Un peu en retrait de la rue s’alignent un marché, le bureau de la Division des mines, quelques boutiques minuscules et des gargotes sombres d’où s’échappe une odeur de friture. Et où les bouteilles de Primus, une bière locale servie tiède, faute d’électricité, font oublier les difficultés du quotidien.

La colline voisine est éventrée, plaie béante dans le paysage verdoyant. Tous les jours, des centaines d’hommes s’y affairent pour récolter la pierre grisâtre. Armés d’outils rudimentaires, ils s’enfoncent dans des galeries fragiles et humides, où l’oxygène se raréfie au fur et à mesure qu’ils descendent. À parfois plus de 20 m sous terre, ils concassent des morceaux de roche, qu’ils remontent ensuite, en rampant, vers la surface. Un travail de fourmi.

« Le mois dernier, deux hommes sont morts dans un éboulement », raconte Musa Chiminika. À 43 ans, il est creuseur de cassitérite depuis plus de 10 ans. « Il y a aussi le risque des gaz toxiques et de l’eau qui envahit les galeries. Nous avions une pompe, mais le moteur est cassé depuis plusieurs mois et personne n’a d’argent pour le réparer », ajoute-t-il. Malgré le danger, Musa Chiminika descend tous les jours dans les boyaux creusés à flanc de colline. Il y passe même parfois la nuit. « J’ai sept enfants à nourrir, je n’ai pas d’autre choix. »

Au fond de la vallée, près de la rivière où les pierres sont passées au tamis pour en extraire le précieux métal, un campement de fortune s’est installé. La ville n’est qu’à environ une heure de marche – une dizaine de minutes en moto -, mais la plupart des hommes, trop fatigués, n’y rentrent que la fin de semaine. Certaines femmes ont donc rejoint leurs époux. Elles font la cuisine pour les mineurs ou aident au transport du minerai, qu’elles portent dans de lourds sacs juchés sur leur tête. D’autres sont des prostituées.

Le Congo, ancienne colonie belge, est un pays exsangue, ravagé par des années de conflit. Au Kivu, région dont les richesses en matières premières suscitent les convoitises, beaucoup ne savent plus exactement quand la guerre a commencé. Encore moins si elle est vraiment terminée. Il y a d’abord eu les années de dictature de Mobutu, puis des vagues de violences ont submergé la région en 1997, 2002, 2003, 2007, 2008… Toutes ont connu leur lot de massacres, de viols, de cohortes de déplacés. Dans certaines zones infestées par des groupes rebelles, la stabilité n’est jamais revenue.

Dans les rues de Nyabibwe, les uniformes kaki sont partout. Les militaires, souvent d’anciens miliciens qui ont récemment intégré l’armée à la faveur du processus de paix, sont officiellement là pour des raisons de sécurité.

« Notre présence est dissuasive et sert à empêcher les attaques des rebelles », affirme un lieutenant-colonel bedonnant, en raclant la sauce de l’assiette que lui a gracieusement offerte la patronne de la taverne où il est venu déjeuner. Ce haut gradé, que d’autres convives entourent d’attentions serviles, est un ancien membre du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un groupe rebelle lui-même coupable, selon l’ONU, notamment, de nombreuses violations des droits de la personne.

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L’embargo décrété par l’Occident a eu un
effet pervers. Le minerai fait désormais l’objet
d’un trafic vers le Rwanda, d’où il est vendu.
Le colonel Bosco Ntaganda, de l’armée
congolaise, gérerait ce trafic.
Photo: Alain Wandimoyi/AP/PC

Si la concentration de l’armée congolaise autour des mines est si forte, c’est aussi parce que celles-ci représentent une source de revenus pour les militaires. Ces derniers se livrent à une « taxation » des creuseurs et des transporteurs. « Un soldat touche moins de 50 dollars par mois, quand il est payé. Il ne faut pas s’étonner qu’il se serve là où il peut », lâche un coopérant français. Un constat établi par de nombreux observateurs.

À plusieurs reprises, l’ONU, des ONG, des journalistes ont dénoncé l’utilisation des fruits de l’exploitation minière pour financer le conflit dans l’est de la RDC. Ils ont montré du doigt les multinationales, qui s’approvisionnent en « minerais de sang ».

En 2009, un rapport de l’ONG britannique Global Witness a mis en évidence « la militarisation de l’activité minière » au Kivu, et signalé des cas de travail forcé, d’« extorsion systématique » et d’abus envers les populations civiles, commis tant par des groupes rebelles que par l’armée congolaise. Global Witness a réclamé que les multinationales qui ont soutenu des groupes armés en RDC, en achetant des minerais dans des régions placées sous leur autorité, soient sanctionnées par l’ONU. En vain.

En 2010, l’ONG américaine Enough Project publiait à son tour, juste avant le déferlement de cadeaux des fêtes de fin d’année, un rapport sur les minerais provenant des zones de conflit. Elle y établissait un classement des entre­prises (Apple, HP, Dell, Samsung, Sony…) en fonction des mesures que ces dernières avaient mises en place pour déterminer l’origine des minerais. Aucune n’a même atteint un score de 35 %, selon les critères de l’ONG. Une image mauvaise pour les affaires. Le consommateur n’aime pas voir du sang sur son téléphone portable.

Parallèlement, en 2010, le Congrès américain a adopté la loi Dodd-Frank – du nom de ses principaux artisans, le sénateur Chris Dodd et le représentant Barney Frank -, dans la foulée de la crise financière de 2008. À des milliers de kilomètres de là, au cœur du continent africain, on l’appelle la « loi Obama ». Et la population de l’est du Congo ne cache pas son aversion à l’égard de celle-ci.

Une disposition de la loi élaborée à Washington exige en effet que les sociétés cotées en Bourse indiquent les mesures qu’elles prennent pour s’assurer que les minerais utilisés dans leur chaîne d’approvisionnement ne profitent pas aux seigneurs de guerre. Dans les faits, c’est un embargo con­tre la RDC.

Les entreprises occidentales qui se fournissaient en cassitérite, coltan et autres minerais en RDC ont cessé leurs achats. Aucune ne voulait prendre le risque de se voir étiquetée comme liée au financement du conflit. Cette solution était plus simple que de tenter de décortiquer les complexités de la situation sur le terrain. Surtout quand ces minerais sont accessibles dans d’autres régions du monde, pas en guerre, celles-là.

L’intention était bonne, la logique simple. Si les acheteurs s’en vont, l’État congolais agira afin de rendre « propres » les sites miniers. Mais c’était oublier qu’il s’agit du Congo, avec son armée indisciplinée et impayée, sa corruption, son instabilité.

Ironie du sort, des initiatives visant à établir une certification des minerais avaient été mises en place récemment, en collaboration avec le ministère des Mines. Nyabibwe était un des endroits-pilotes. Mais tout a pris du retard en raison de la loi Dodd-Frank. « Nous ne pouvons pas certifier des mines qui ne fonctionnent pas normalement », dit Einar Rossmann, géologue pour la Coopération technique allemande, organisme de coopération au développement engagé dans l’initiative de certification. « En fait, la loi Dodd-Frank a eu l’effet inverse de ce pour quoi elle a été créée. »

À Bukavu, ville de 500 000 habitants plantée au bord du lac Kivu, les comptoirs qui achetaient les minerais ont fermé. « Avant, plus de 25 tonnes de minerais passaient entre nos mains toutes les semaines. Aujourd’hui, nous n’achetons plus rien, car nous ne parvenons plus à écouler la marchandise », dit Dieudonné Mpakulikira, directeur d’un de ces comptoirs, assis derrière un bureau bon marché au-dessus duquel trône un portrait du président, Joseph Kabila. « Mes 40 employés sont au chômage », dit-il.

Dans tout Bukavu, seul un comptoir géré par des hommes d’affaires chinois continue de fonctionner, comme en témoignent les fûts métalliques remplis de cassitérite, apportés par camion et entreposés dans la cour. Maintenant les uniques acheteurs de Bukavu, les Chinois fixent les prix.

« Avant, un kilo de cassitérite se vendait trois dollars. Aujourd’hui, les acheteurs se font rares et nous sommes obligés de casser les prix », se plaint un creuseur. Pourtant, sur le marché international, les prix de la cassitérite et du coltan ont grimpé.

« Les conséquences sont dramatiques pour des milliers de personnes », déplore le père Didier de Failly, prêtre belge qui vit au Congo depuis 45 ans et qui dirige le Bureau d’études scientifiques et techniques (BEST) à Bukavu. « Des enfants quittent l’école, car les parents ne peuvent plus payer. Des villes minières reculées sont coupées du monde, parce que les avions qui les approvisionnaient en nourriture et repartaient chargés de minerais ne s’y rendent plus. »

Pourtant, au Kivu, on continue de creuser et on découvre même de nouveaux gisements. Mais les débouchés sont restreints.

À environ 60 km au sud de Bukavu, une trentaine d’hommes s’activent. La mine se résume à une excavation grossière au fond de laquelle est percé un trou étroit, qui s’enfonce presque à la verticale. Quelques pieux plantés çà et là empêchent l’éboulement des roches.

La présence de coltan au milieu de ces terres agricoles situées en bordure de la frontière rwandaise a été découverte il y a quelques mois seulement. Depuis, des habitants des villages voisins ont commencé à creuser de manière plutôt anarchique, et l’accès à la mine est régi par des militaires en civil, membres de la petite garnison locale. Ravis de ce nouveau business potentiellement juteux, ils gardent un œil sur les allées et venues.

Où vont les minerais du Congo ainsi extraits, puisque plus personne n’en veut depuis deux ans ? Toujours, en réponse à cette question, les regards se tournent vers la frontière voisine.

Le Rwanda produit pour environ 8 millions de dollars de cassitérite par année, mais il en exporte pour plus de 30 millions. C’est aussi un important exportateur de coltan, même si on en trouve peu dans son sol…

« Des minerais originaires du Congo sont ainsi estampillés comme provenant du Rwanda ou du Burundi. Ils sont ensuite exportés, via le Kenya, vers la Malaisie, l’Inde et la Chine », dit Einar Rossmann.

Selon un récent rapport de l’ONU, ce trafic de minerais serait géré par Bosco Ntaganda, un ancien chef rebelle, actuel général de l’armée congolaise, contre lequel la Cour pénale internationale a lancé un mandat d’arrêt. Dans l’est de la RDC, les alliances se font et se défont, mais le commerce des minerais fait toujours partie des tractations.

 

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L’ARMÉE S’EN MÊLE
Un rapport de l’ONG Global Witness a signalé des cas de travail forcé, d’extorsion et d’abus envers les populations civiles commis tant par les groupes rebelles que par l’armée congolaise, qui se financent à même les revenus des mines.

LE CARBURANT DE LA GUERRE
Les revenus tirés des mines alimentent des conflits qui ont fait plus de 5,4 millions de victimes depuis 1998 dans l’est de la RDC, selon une étude de l’International Rescue Committee.

 

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À LIRE

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Minerais de sang : Les esclaves du monde moderne,
un livre-enquête de Christophe Boltanski,
du Nouvel Observateur,
publié chez Grasset.

 

 

 

 

 

 

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