Ses leaders ont échoué. Haïti devrait renoncer temporairement à sa souveraineté pour permettre à la communauté internationale de l'aider à reconstruire le pays, dit l'anthropologue André Marcel d'Ans.
Haïti va de crise en crise, de despote en dictateur, de Duvalier en Aristide. Dans ce pays qu'on dirait condamné, malgré ses efforts et ceux de la communauté internationale, à échouer inévitablement, les meilleures intentions semblent ne s'exprimer que pour être aussitôt trahies par ceux-là mêmes qui les formulent. Le divorce est total - et semble sans remède - entre les classes aisées et l'immense majorité des huit millions d'habitants, concentrés pour l'essentiel à la campagne, où ils survivent sans électricité, sans eau potable, sans vraies écoles, sans services publics. Et sans trop d'espoir. Bref, les Haïtiens souffrent, le découragement et l'immoralité grandissent pendant que le pays se dégrade. En sourdine, le monde ricane, voyant dans les difficultés d'Haïti la preuve que les Noirs sont incapables de se gouverner eux-mêmes.
Professeur d'anthropologie-sociologie à l'Université de Paris-VII, André Marcel d'Ans n'est pas le premier venu quand il s'agit d'expliquer la complexe réalité haïtienne. Ce Belge naturalisé français, qui a vécu en Afrique et en Amérique latine, fréquentait déjà la perle des Antilles dans les années 1960, alors qu'il y effectuait ses premières recherches sur le créole haïtien. Jaloux de son indépendance d'esprit, cet intellectuel au verbe sans détour a exploré patiemment les multiples replis du monde haïtien, interrogeant paysans et citadins de Jérémie à Cap-Haïtien, de Jacmel à Limonade. Son constat, jamais démenti, est implacable: la trace infamante de l'esclavage n'est effacée ni dans les faits ni dans les coeurs dans ce tiers occidental de l'île d'Hispaniola, où débuta, en 1492, le génocide des populations autochtones d'Amérique et où plus rien n'est indigène - ni les plantes ni les animaux, encore moins la population, arrachée au sol africain. Pour l'auteur d'Haïti: Paysage et société - sans doute la meilleure analyse de ce pays qui n'en finit pas de sombrer dans l'océan de ses propres contradictions -, les événements des dernières semaines font la preuve qu'Haïti doit abandonner momentanément son illusoire souveraineté afin que le monde l'aide enfin à se reconstruire.
L'histoire semble bégayer en Haïti. On a l'impression que plus ça change, plus c'est pareil. Pourquoi?





