Le prix du précieux grain risque encore de conduire à des émeutes de la faim ce printemps. Avec 10 millions d’habitants à nourrir, Haïti doit-il continuer à dépendre du riz américain ou plutôt subventionner l’agriculture locale ?

Chaque jour, au lever du soleil, des dizaines de silhouettes émergent des camps improvisés un peu partout dans Port-au-Prince. Ces gens désœuvrés se répandent dans les rues de la capitale dévastée par le séisme de janvier 2010 comme des fourmis noires, avec un seul objectif : trouver à manger. Car contrairement à ceux qui vivent dans des camps supervisés par des ONG, ces sinistrés ne touchent pas d'aide alimentaire.
Ils ne sont pas les seuls à crever de faim dans ce pays où la majorité des habitants gagnent moins de deux dollars par jour. La flambée actuelle du prix mondial des denrées rend la situation explosive dans cet État, qui importe 60 % de son alimentation, 80 % de son riz. Trois millions d'Haïtiens parmi les plus pauvres du pays, dont environ 900 000 dans la capitale, auront besoin d'assistance alimentaire d'ici mai, prévient la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), un observatoire installé à Port-au-Prince et financé par de grandes organisations, comme la FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM).
Voir le photoreportage « Agriculture : crise du riz en Haïti » >>
Le petit grain blanc, consommé chaque jour par 10 millions d'Haïtiens, est passé de 1,10 $ le kilo en 2008 à 1,50 $ en janvier dernier dans les marchés de Port-au-Prince. « Le prix du riz est de 30 % plus élevé qu'en 2008 ! Si l'État ne prend pas certaines dispositions, nous prévoyons d'autres émeutes de la faim », souligne Pierre Gary Mathieu, coordonnateur de la CNSA. En 2008, les émeutes avaient fait 5 morts et 200 blessés...
Selon tous les experts rencontrés, Haïti gagnerait à augmenter sa propre production de riz, qui ne comble actuellement que 20 % des besoins, alors que le pays était presque autosuffisant dans les années 1980. En coulisse, certains accusent Port-au-Prince de trouver plus facile de continuer à importer du riz américain et, à chaque crise, de compter sur l'aide humanitaire, plutôt que de réformer l'agriculture.
Riz et politique sont intimement liés au pays de Toussaint Louverture. « C'est Jean-Claude Duvalier qui a ouvert la porte aux importations de riz, au début des années 1980, pour favoriser les commerçants de sa famille », explique Philippe Mathieu, directeur d'Oxfam-Québec, en poste à Port-au-Prince. « Par la suite, il y a eu la libéralisation des marchés, au milieu des années 1980. Le but était de nourrir à peu de frais les travailleurs des usines américaines de textile et de biens électroniques du parc industriel de Port-au-Prince. C'est une entente entre les présidents Clinton et Aristide qui a ouvert toutes grandes les vannes de ce commerce », poursuit Philippe Mathieu.
Destitué par un coup d'État, en 1991, Jean-Bertrand Aristide est remis au pouvoir par l'administration Clinton en 1994. En échange, le président « Titid » abaisse la taxe d'importation du riz américain de 50 % à seulement 3 % - elle est de 38 % dans le reste de la communauté caribéenne (CARICOM).
EN 2008… En 2008, le président Préval avait adopté un plan d’urgence, financé par la com¬munauté internationale à hauteur de 30 millions de dollars. Ce plan, qui consistait à dédommager une poignée d’importateurs de leurs pertes par rapport au prix mondial, avait permis d’écouler le riz accumulé dans les entrepôts de Port-au-Prince à un prix abordable. Et du coup, d’acheter la paix sociale. |
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