L’envol colombien

Longtemps évité, le pays a, en une décennie, fait un bond de géant en matière d’économie et de sécurité. Et les investisseurs étrangers y affluent.

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Medellín était autrefois considérée comme la ville la plus dangereuse du monde. Aujourd'hui, le taux de criminalité a chuté et les gens ont cessé de vivre dans la peur. (Photo: B. Petit/Haytham-Rea/Redux)

Medellín était autrefois considérée comme la ville la plus dangereuse du monde. Aujourd’hui, le taux de criminalité a chuté et les gens ont cessé de vivre dans la peur. (Photo: B. Petit/Haytham-Rea/Redux)

Après 30 ans à travailler comme camionneur aux États-Unis, Luis Carlos Moncada est rentré en Colombie. «Avant, c’était le pays de l’horreur. Maintenant, c’est une terre d’occa­sions d’affaires, s’enthousiasme-t-il. J’ai pu monter ma petite entreprise de camionnage. Le climat est favorable aux affaires et le meilleur est à venir», dit le sexagénaire au regard pétillant.

La Colombie qu’a connue Luis Carlos dans sa jeunesse a bien changé. Le pays, qui a souffert de la plus longue guerre civile de l’histoire moderne et de la violence des cartels, entre dans une nouvelle ère. En une décennie, il a fait un bond de géant en matière d’économie, de sécurité et d’infrastructures. L’éducation a fait des progrès et la pauvreté a reculé. Affaiblies et confinées à certaines zones rurales, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), principal groupe rebelle, ont accepté d’entamer des pourparlers de paix avec le gouvernement. Certes, la Colombie, avec plus de 48 millions d’habitants, n’est pas aussi paisible que le Québec, mais l’épo­que où le puissant trafiquant de cocaïne Pablo Escobar faisait la loi apparaît comme un lointain cauchemar.


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Avec une croissance économique annuelle d’au moins 3 % depuis 2010, la Colombie se démarque du Brésil et de l’Argentine, dont l’économie est au point mort. «Malgré la guerre civile, la Colombie s’est donné un modèle économique qui lui a assuré un développement constant, analyse Mauricio Pérez Salazar, doyen de la Faculté d’éco­nomie de l’Université Externado, à Bogotá. En plus de maintenir une ges­tion prudente des finances publiques, elle a signé plusieurs traités commerciaux à son avantage et adopté un vaste programme d’infrastructures.»

Le chic district de Chapinero, à Bogotá, où poussent les tours d’habitation. (Photo: H. Jarvelainen/Getty Images)

Le chic district de Chapinero, à Bogotá, où poussent les tours d’habitation. (Photo: H. Jarvelainen/Getty Images)

Les grandes villes étant pacifiées, la Colombie est devenue attrayante pour les investisseurs. Le classement Doing Business, du Groupe de la Banque mondiale, la considère désormais comme le 54e pays où il est facile de brasser des affaires. C’est également le deuxième endroit au monde, avec les États-Unis et le Rwanda, où l’accès au crédit est le plus facile. En 2014, la Colombie est entrée dans le club des 20 pays qui reçoivent le plus d’investissements étrangers directs, avec 116 milliards de dollars américains au cours de la dernière décennie.

Pour l’entreprise en démarrage Torre, spécialisée dans le graphisme, le doublage et la rédaction, qui a pignon sur rue dans la Silicon Valley, délocaliser une partie de sa production en Colombie comportait au moins deux grands avantages. «Le pays est plein de jeunes talentueux qui ont étudié à l’étranger et qui ne veulent pas être pris dans le carcan d’une entreprise traditionnelle pour 500 dollars par mois, explique Santiago Jaramillo, Colombien de 28 ans aux commandes des opérations. Et nos frais de production sont beaucoup plus bas que dans la Silicon Valley!»

Torre a ses bureaux dans le chic district de Chapinero, à Bogotá. Une promenade dans le quartier permet de mesurer la nouvelle prospérité du pays. Les voitures de luxe défilent à l’ombre d’orgueilleuses tours d’habitation à 3 000 dollars le mètre carré — contre 4 175 dollars en moyenne dans le centre-ville de Montréal. Dans les beaux restaurants, certains riches dépensent en une soirée ce qu’un ouvrier gagne en un mois…

À Bogotá, l’entreprise Groncol contribue à verdir les rues en construisant des murs végétaux. En cinq ans d’existence, la PME a répondu à 120 commandes. (Photo: David Riendeau)

À Bogotá, l’entreprise Groncol contribue à verdir les rues en construisant des murs végétaux. En cinq ans d’existence, la PME a répondu à 120 commandes. (Photo: David Riendeau)

Et la croissance n’a pas fait qu’enrichir les plus fortunés. En 10 ans, la proportion de Colombiens vivant sous le seuil de la pauvreté est passée de 48 % à 29 %. L’extrême pauvreté a reculé aussi. Au début du nouveau millénaire, 20 % de la population vivait avec moins de 1,90 $ par jour. Ce taux a fondu à 8,5 %. Résultat: plus d’un habitant sur deux fait désormais partie de la classe moyenne.

En 2010, l’arrivée à la présidence de Juan Manuel Santos, ancien journaliste et ministre de la Défense sous le gouvernement d’Álvaro Uribe, a marqué une forte volonté de vaincre les inégalités. Son parti, Unidad Nacional, se présente comme la «troisième voie», à droite sur le front économique mais progressiste sur le plan social, dans un pays historiquement marqué par les conflits sanglants entre libéraux et conservateurs. De nombreux programmes dans le domaine de la santé, de l’éducation et du logement ont été mis en place pour garantir un meilleur filet social. «Une paix durable à long terme est impensable si nous ne construisons pas un pays plus équitable, a-t-il expliqué lors d’un discours, en mai 2015. Et cela s’accomplit en fournissant une meilleure éducation accessible à tous et une égalité des chances.»

La nouvelle classe moyenne demeure fragile, met en garde l’économiste Luz Mary Huérfano. «Une crise économique pourrait les renvoyer dans la pauvreté. Néanmoins, beaucoup de familles ont profité de leur plus grand pouvoir d’achat pour offrir une éducation de qualité à leurs enfants, ce qui constitue leur principal espoir pour améliorer leur sort à long terme.»


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En 2014, plus de deux millions de Colombiens étaient inscrits dans un établissement technique ou universitaire, soit un bond de 27 % en quatre ans. En revanche, le niveau d’instruction publique dans la patrie de Gabriel García Márquez demeure loin derrière celui des pays développés, et envoyer sa progéniture dans une bonne école n’est pas à la portée de tous. Les droits de scolarité annuels à l’université s’élèvent à 5 200 dollars, alors que le revenu disponible par habitant est de 10 500 dollars par année en moyenne. Pour relever d’un cran la qualité des écoles, le gouvernement a consacré plus d’argent à l’éducation qu’à la défense dans son dernier budget, une première dans son histoire récente.

Pour eXplorance, le nouveau contexte de la Colombie constitue une excellente occasion d’affaires. L’entreprise montréalaise de logiciels, qui conçoit des outils d’évaluation de programmes scolaires, a ouvert en octobre 2015 un bureau à Pereira, une ville de 475 000 habitants dans la zone de production caféière. «La Colombie représente notre meilleur marché régional, explique Andrés Rodriguez, directeur commercial pour l’Amérique latine. Notre présence ici est également stratégique. Il me faut six heures pour aller rencontrer un client au Chili, alors qu’il m’en fallait le double lorsque j’étais à Montréal.»

La place Bolívar, à Pereira. (Photo: Getruve/Flickr CC by 2.0 Wikimedia)

La place Bolívar, à Pereira. (Photo: Getruve/Flickr CC by 2.0 Wikimedia)

Andrés, un Colombien d’origine qui a vécu 10 ans dans la métropole québécoise, fait état d’un climat favorable aux investisseurs étrangers. «La population locale accueille assez bien les entreprises d’ailleurs, contrairement à d’autres pays où les gens sont plus étroitement soudés. Aussi, la perception générale de la Colombie a évolué avec le temps. Ce n’est plus le pays de la drogue et de la violence.»

L’exemple le plus frappant du nouveau visage de la Colombie est Medellín, jadis connue comme «la ville la plus dangereuse du monde». À son apogée, le cartel dirigé par Pablo Escobar avait la main haute sur 80 % du trafic mondial de cocaïne. Le «patron du mal» régnait en toute impunité sur Medellín. En 1991, le taux d’homicide y atteignait 381 pour 100 000 habitants. Deux ans plus tard, un commando d’élite exécutait un Escobar affaibli et isolé. Les habitants de Medellín étaient mûrs pour du changement…


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L’inauguration d’une première ligne de métro, en 1995, a marqué la renaissance de la ville. Tout en luttant contre la criminalité, les autorités municipales successives ont investi d’importantes sommes dans l’éducation publique et les transports en commun. Pour briser l’isolement des populations défavorisées vivant sur les hauteurs de Medellín, les élus ont fait construire des téléphériques et des escaliers mécaniques. Des garderies, des bibliothèques et des centres communautaires ont vu le jour, toujours avec la volonté de recréer un espace public, motif de fierté.

La station Université du métro de Medellín, qui a marqué la renaissance de la ville. (Photo: Stuwdamdorp/Alamy Stock Photo)

La station Université du métro de Medellín, qui a marqué la renaissance de la ville. (Photo: Stuwdamdorp/Alamy Stock Photo)

Aujourd’hui, le taux d’homicide de Medellín a chuté, pour atteindre 24 pour 100 000 habitants. Son système d’éducation et son réseau de transport en commun font l’envie du reste du pays. «Pour empêcher les jeunes des quartiers défavorisés de tomber dans la délinquance, il faut leur donner les outils qui leur procureront une vie meilleure, insiste Aníbal Gaviria, maire de 2012 à 2015. En diminuant les inégalités, on combat la violence.»

L’entrevue avec le magistrat a lieu sur le toit d’un immeuble public ultramoderne. Une forêt de gratte-ciels s’étend sous nos yeux. D’un doigt, il mon­tre le chantier de ce qui sera son legs le plus considérable, mais aussi le plus coûteux: la restauration de la rivière Medellín, prise entre deux voies à haute vitesse. Le projet, estimé à 1,8 milliard de dollars, prévoit d’enfouir l’autoroute, de créer un vaste parc riverain et de construire des logements sociaux. «L’autoroute en surface coupait la ville en deux. Redonner vie à la rivière permettra d’améliorer directement le quotidien des résidants.»

Douce revanche sur le passé, le Wall Street Journal a attribué à Medellín le prix de la «ville la plus innovante» en 2013. «Notre mauvaise image a longtemps caché ce que sont la plupart de mes concitoyens: des gens joyeux avec une grande capacité de résilience et d’innovation.»

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2 commentaires à propos de “L’envol colombien

  1. Il y a une douzaine années j’avais rencontré au Chili un Allemand qui était à la fin d’un voyage de deux ans à moto. Il était arrivé au Québec avait visité le Canada jusqu’au Yukon, l’Alaska les États-Unis,l’Amérique centrale et pas mal tout l’Amérique du sud et je lui avais demandé qu’est-ce qu’il avait trouvé le plus beau dans son voyage et il m’avait répondu la Colombie en premier suivi du Yukon, de l’Alaska, de la Colombie Britanique et des « 4 corners » (la jonction entre les 4 états: le Nouveau Mexique, l’Arizona, le Colorado et l’Utha)
    Il avait beaucoup aimé l’accueil et la gentillesse des Colombiens de même que les paysages et les villes. À cette époque la Colombie était considérée comme dangereuse et les Colombiens étaient particulièrement contents d’accueillir des étrangers. Je suis bien content pour les Colombiens que le pays soit en train de se pacifier. Ça me donne le goût d’aller visiter ce pays.

  2. Pourquoi ne pouvons-nous plus partager vos articles par courriel ? Ce n’est pas tout le monde qui est dans Facebook ou Twitter.