Un milliard d'habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?

Sous la bretelle d'un échangeur, en cet après-midi suffocant, un bambin crasseux court en hurlant, pieds nus dans la poussière, sa mère à ses trousses. Le sari grisâtre relevé à mi-jambe, elle le bombarde de cailloux, l'invectivant sans relâche. L'enfant, résigné, finit par s'arrêter. La mine basse, il s'approche des trois femmes qui attendent l'autobus non loin et quémande quelques roupies. Il n'obtiendra rien. Pas même un regard.
Dans le quartier voisin, sur le toit d'un immeuble de bureaux en béton et en ardoise, cinq jeunes ingénieurs, cravate dénouée et manches retroussées, sirotent une bière fraîche. Les haut-parleurs diffusent un reggae discret, le soleil s'efface derrière les bâtiments du parc technologique Electronics City, qui se profile au loin. Un autre début de soirée passé entre ciel et terre, au 13th Floor, dernier-né des pubs branchés de Bangalore, la capitale de l'État indien du Karnataka.
Du garçonnet meurtri à l'ingénieur nanti, la Silicon Valley indienne n'en finit plus de me jeter ses contrastes au visage.
Bangalore, c'est 6,5 millions d'habitants entassés sur 400 km2 - un peu comme si tout le Québec s'était agglutiné dans l'île de Montréal. Avec ses Hallmark, Pizza Hut, Baskin Robbins et autres PFK, elle incarne, plus encore que Bombay, Delhi, Hyderabad ou Pune, l'occidentalisation rapide de l'Inde. Aux images traditionnelles du pays - les millions de sans-abri qui dorment sur les trottoirs de Bombay, les cadavres qu'on incinère sur les rives du Gange à Varanasi, les Petites Soeurs de la Charité qui s'occupent des miséreux de Calcutta -, Bangalore oppose son opulence et sa vitalité économique.
Même son climat l'avantage. Plantée au coeur de la pointe méridionale de l'Inde, entre la mer d'Arabie et le golfe du Bengale, à 1 000 m d'altitude, celle que l'on surnomme la « Cité-jardin » jouit d'une agréable température de 27°C, alors que le reste du pays s'échine sous 45 cruels degrés. Elle a d'ailleurs longtemps fait les beaux jours des Indiens plus âgés, attirés par la « fraîcheur » qui y règne à l'année.
Et depuis 10 ans, un vent particulièrement fort souffle sur la capitale indienne de la soie: celui des technologies de l'information.
S'il fallait pointer sur le globe la ville qui cristallise l'irritation des Américains face à la délocalisation, ce serait Bangalore. Des 590 000 emplois que les États-Unis auront perdu au profit de l'Inde d'ici la fin de 2005 (3,5 millions d'ici 10 ans), un sur trois aura abouti à Bangalore. Près du tiers des 3 500 entreprises du secteur des technologies de l'information qui font des affaires en Inde ont un bureau dans cette ville. Là où les ingénieurs en informatique gagnent entre 10 000 et 17 000 dollars par année, soit quatre, voire cinq fois moins qu'en Amérique du Nord. Et cette main-d'oeuvre, abondante et qualifiée, s'exprime dans un anglais parfait - quoique teinté d'un fort accent. « Nous travaillons plus vite et aussi bien - sinon mieux - que nos collègues américains », affirme sans modestie Girish Bhatia, grand gaillard aux tempes grisonnantes qui est directeur général, en Inde, de la québécoise CGI.





