Je me surprends à compter les jours, depuis celui fatidique du 12 janvier dernier où mon île natale a été éventrée, sa peau fissurée, son horizon défiguré.

Les images de destruction et de dévastation qui ont aussitôt déferlé sur les écrans du monde entier sont d'une violence inouïe. Ces images me sont insupportables, tant je sais qu'elles ne rendent qu'une infime partie de la souffrance et du désastre.
La secousse tellurique a enseveli et chamboulé des milliers de vies. Elle a saccagé et réduit en gravats tout un patrimoine qui portait en lui la mémoire d'un peuple aujourd'hui « sans dimanche au bout de ses peines », selon l'expression du poète René Depestre. Des pans entiers d'un imaginaire, singulier et collectif, d'une mémoire riche et séculaire, chargés de douleurs et de rédemption, de luttes quotidiennes pour exorciser le malheur, se sont écroulés comme un fétu dans la tourmente.
C'est un coup presque fatal à l'espérance, qui est depuis toujours une règle de vie dans ce pays, même quand elle ne tient qu'à un fil, même quand ce fil continue de s'user, sans pourtant se rompre.
C'est alors que l'on brandit le grand mot de « résilience » pour caractériser le peuple haïtien. Miséricorde ! Ce refrain aussi est insupportable. La résilience est le dernier recours des écorchés.
« Oui, mais il faut voir comment la vie s'organise autour du désastre, déjà », m'a affirmé le premier ministre d'Haïti, Jean-Max Bellerive, venu me rencontrer à Ottawa après la Conférence ministérielle préparatoire qui s'est tenue à Montréal sur la reconstruction d'Haïti. Oui, monsieur le premier ministre, devant tout ce qui s'est effondré, il faut tenir debout. Avec force conviction, vision, leadership et avec, en renfort, le soutien sans précédent de la communauté internationale.
Bien sûr, comme vous et combien d'autres, je m'accroche à cette perspective, pour ne pas sombrer. Pour ne pas désespérer alors que tant d'enfants, de femmes et d'hommes d'Haïti, nos sœurs et nos frères les plus démunis des Amériques, cherchent à raviver l'espoir. Je tente par tous les moyens de me persuader qu'il est possible de faire de cette épreuve inhumaine l'occasion d'une renaissance, d'un mouvement irrépressible vers un présent plus digne et un avenir meilleur.
Le 7 janvier 2010, le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, Hédi Annabi, ce grand ami d'Haïti, mort cinq jours plus tard avec plusieurs membres de son équipe à Port-au-Prince sous les décombres du quartier général de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), déclarait : « Haïti est à un moment décisif de son histoire. On a vu se profiler à l'horizon, en 2009, l'espoir d'un nouveau départ. Il appartient aux Haïtiens, et aux Haïtiens seuls, de transformer cet espoir en réalité, en travaillant ensemble au service des intérêts supérieurs de leur pays. »





