Kachgar, l’oasis mythique, point de rencontre des routes de la soie, vit ses derniers jours. D’ici un an, les trois quarts du vieux Kachgar auront disparu sous le pic des démolisseurs. Quelle ville moderne prendra sa place ?

Comme tous les vendredis, des milliers de fidèles se rassemblent dans la magnifique mosquée Aïd Kah, au cœur de Kachgar, ville mythique de la province autonome du Xinjiang, en Chine. La grande place qui s'étale devant la mosquée grouille de Ouïgours, l'ethnie turcophone et musulmane majoritaire dans cette province. À l'ombre d'arbres centenaires, des anciens, coiffés de leur doppa, le chapeau traditionnel ouïgour, attendent l'appel du muezzin. Ils regardent, impassibles, les reportages diffusés sur le gigantesque écran ACL installé l'an dernier en face de la mosquée par les autorités municipales. Le modernisme de cet écran plat, fiché sur un poteau plus haut encore que la mosquée, tranche avec l'architecture chargée d'histoire du lieu de culte, fondé en 1442.
Kachgar, point de rencontre mythique des routes de la soie du Sud et du Nord pendant 2 000 ans, cède de plus en plus au modernisme. D'ici un an, les trois quarts du vieux Kachgar, où vivent la moitié des 300 000 habitants de la ville, auront disparu sous le pic des démolisseurs. Tant pis pour le patrimoine d'architecture islamique datant de l'époque où pèlerins, nomades et commerçants faisaient halte dans cette oasis enchâssée aux confins de l'Asie centrale et du monde chinois, à l'ouest du désert de Takla-Makan...
Entre deux clips de musique traditionnelle, la jeune et enthousiaste présentatrice, sur l'écran géant qui surplombe la grande place, énumère en mandarin, avec sous-titres en ouïgour, les plus récentes réalisations des autorités : un champ d'éoliennes de 10 millions de mégawatts dans le col d'Ala, un pont suspendu à Yili, une centrale d'extraction de gaz naturel et l'autoroute à huit voies qui traverse désormais le désert de Takla-Makan, dans le Sud. Rien sur la condamnation à mort annoncée le matin même à Ouroumtsi, la capitale, des émeutiers du 5 juillet (ce jour-là, des affrontements entre Ouïgours et Han, l'ethnie majoritaire en Chine, avaient fait 197 morts, pour la plupart des Han.)
On oublierait presque, devant tant de bonheur et de prospérité montrés à l'écran, les 2 000 soldats et policiers en civil déployés sur la place en ce vendredi de prière. Et la centaine de jeeps kaki stationnées aux abords de la mosquée. À en croire la présentatrice chinoise, Kachgar se prépare à son tour un avenir radieux !
D'ici l'automne 2010, la plupart des maisons de pisé de la vieille ville auront été rasées et remplacées par des hôtels de luxe, des commerces clinquants et des immeubles cossus. Entre 30 000 et 50 000 familles devront quitter les lieux. Les longues banderoles rouges accrochées aux entrées des ruelles poussiéreuses indiquent que les indemnités de départ sont dégressives et non négociables : 1 460 yuans (232 dollars) par mètre carré libéré ou un logement neuf en périphérie de la ville.
La métamorphose annoncée de Kachgar vise officiellement à protéger la ville contre les secousses sismiques, courantes au Xinjiang comme dans la province voisine du Sichuan, endeuillée par un tremblement de terre le 12 mai 2008 (80 000 morts). Mais le plan devrait surtout permettre de rassurer Pékin.





