La cause chérie des collectes de fonds en prend pour son rhume dans le documentaire L’industrie du ruban rose, de la cinéaste Léa Pool.

Par Noémi Mercier

Ça ne s’invente pas. À certains moments de l’année, on peut commander un baril de poulet frit « au profit » de la recherche sur le cancer du sein. Se procurer un grille-pain, de la soupe en conserve, un… pistolet marqués du ruban rose. Même Carey Price s’y est mis : le gardien de but du Canadien a fait peindre son mas­que de couleur bonbon et l’a vendu aux enchères pour la cause.

Or, ce genre de campagne profite davantage aux entreprises qui s’y associent qu’à l’œuvre elle-même, selon la réalisatrice Léa Pool. Dans un documentaire percutant, L’industrie du ruban rose, la cinéaste québécoise révèle le côté sombre du petit bout de tissu, tant au Québec que dans le reste de l’Améri­que du Nord. « C’est choquant de constater que les entreprises exploitent cette cause pour s’enrichir, estime-t-elle. Beaucoup mettent du rose partout sur leurs articles sans verser le moindre sou à la recherche. C’est juste du marketing. » Certaines multinationales — dans le domaine des soins de beauté, notamment — se targuent d’appuyer la quête d’un remède, alors que leurs produits contiennent des substances soupçonnées de contribuer à l’apparition du cancer. Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle du pinkwashing.

À voir les milliers de femmes défiler dans l’allégresse lors des marchethons et autres activités de financement, on serait porté à croire que le combat contre la maladie est à peu près gagné. Mais cet optimisme à tout crin est trompeur, dénonce la réalisatrice d’Anne Trister et d’Emporte-moi. « Les voitures décorées qui klaxonnent, les concours de costumes, les survivantes acclamées par la foule : on en a fait une sorte de mascarade, dit-elle. Ce côté hop la vie, tout est beau, tout est rose n’a rien à voir avec la gravité de ce cancer. »

En réalité, la lutte a à peine progressé en quelques décennies. On en sait encore peu, par exemple, sur les causes envi­ronnementales de ce mal dont souffrira une Cana­dienne sur neuf au cours de sa vie. Malgré les milliards de dollars qu’a générés le ruban rose. « On nous dit toujours combien d’argent on amasse, mais jamais ce qu’on en fait. Combien va vraiment à la recherche et qu’est-ce qui en ressort ? C’est extrêmement vague. »

Si Léa Pool se réjouit que les femmes se mobilisent en aussi grand nombre, elle regrette de voir cette énergie gaspillée au service d’un mouvement qui prend la consommation pour du militantisme. « C’est extraordinaire de pouvoir regrouper 40 000 femmes à Washington. Si on utilisait cette volonté de changement de façon plus politique, si on exigeait que l’argent aille où on veut qu’il aille, on aurait peut-être plus de résultats. Le but n’est pas d’éliminer le ruban rose, mais de l’utiliser à son plein potentiel. »

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L’industrie du ruban rose, une production de l’Office national du film du Canada, prend l’affiche partout au pays le 3 février.

Un ruban pas toujours rose

La cause chérie des collectes de fonds en prend pour son rhume dans le documentaire L’industrie du ruban rose, de la cinéaste Léa Pool.