Faut-il «sauver» le secteur manufacturier ?
L’emploi manufacturier est en baisse depuis 60 ans. Il faut adoucir cette tendance, mais pas au point de nuire aux autres secteurs de l’économie.
Pierre Fortin

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En 1951, 30 % des travailleurs québécois étaient actifs dans le secteur manufacturier ; l’an dernier, ce pourcentage était passé à 12 %. Même tendance en Ontario. Aux États-Unis, la diminution a été encore plus prononcée. Ce secteur n’y emploie plus que 9 % de tous les travailleurs.
À long terme, deux grandes forces ont laminé l’emploi manufacturier. Premièrement, les progrès de la technologie et de l’organisation du travail ont amené les entreprises à produire de plus en plus avec de moins en moins de travailleurs. Deuxièmement, la fabrication standardisée de produits bas de gamme s’est progressivement déplacée vers les pays émergents à faibles salaires : autrefois vers le Japon, ensuite vers la Corée du Sud, Hongkong et Taïwan, et maintenant vers la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, la Thaïlande, etc. Notre grande industrie du vêtement, par exemple, qui occupait 70 000 Québécois il y a 40 ans, ne soutient plus que 12 000 emplois.
Les années 1990 ont vu l’accord de libre-échange avec les États-Unis entrer en vigueur et le dollar canadien se déprécier jusqu’à 64 cents américains. L’accès libre au marché américain, avec des produits à prix imbattables, a alors permis aux exportations, surtout manufacturières, du Québec et de l’Ontario de doubler de 1992 à 2002. Cela a fait oublier la tendance voulant que l’emploi manufacturier diminue à long terme. Mais le vent a tourné depuis. En 10 ans, l’emploi dans ce secteur a connu une dégringolade spectaculaire de 25 % dans les deux provinces.
Ce revirement soudain a plusieurs causes. L’entrée en scène de la Chine dans le commerce mondial a rogné les parts de marché des entreprises manufacturières canadiennes et américaines. Le boum pétrolier en Alberta a contribué à propulser le dollar canadien vers la parité avec le dollar américain. La récession nord-américaine de 2008-2009 et la reprise anémique qui a suivi ont freiné la demande de produits fabriqués au Canada. Aux prises avec l’effondrement de leur secteur manufacturier, les États-Unis n’ont pas hésité à reprendre la voie du protectionnisme, en dépit de leur prétendue philosophie libérale. L’Administration fédérale américaine a ressuscité le Buy American Act (en français, loi « Achetez américain ») de 1933 et les États se sont lancés dans un festival de subventions à leur industrie manufacturière. Cette stratégie n’est évidemment pas étrangère à ce qui arrive à des entreprises installées au Québec, comme Electrolux, Papiers White Birch et Mabe.
Il faut faire tout ce qui est raisonnablement possible pour sauver nos entreprises manufacturières en difficulté et, quand on n’a plus le choix, ne pas lésiner sur l’aide aux salariés mis à pied, pour faciliter leur transition vers de nouveaux emplois ou de nouveaux métiers. Mais faut-il aller plus loin et multiplier les cadeaux fiscaux, les subventions et les mesures protectionnistes en faveur du secteur manufacturier ? La professeure Christina Romer, de l’Université de Californie, qui a présidé le Comité des conseillers économiques du président Obama en 2009 et 2010, vient de sonner l’alarme à ce sujet. Selon elle, utiliser l’argent des contribuables pour accorder une protection particulière au secteur manufacturier ne donne pas les résultats escomptés et exerce une discrimination injuste envers tous les autres secteurs de l’économie.
Christina Romer a raison. Le secteur manufacturier reste un joyau de l’économie. Mais nous avons besoin d’une politique pour l’ensemble de nos industries, pas d’une politique pour un secteur qui n’emploie que 10 % ou 15 % de nos travailleurs.



