La classe moyenne doit accroître son épargne

Si on ne l’y oblige pas, elle s’appauvrira dangereusement en vieillissant.

par
Chronique de Pierre Fortin : La classe moyenne

Ill. : H. Langis

Au milieu du 20e siècle, on entrait dans la vie active à 15 ans, on quittait le travail à 65 ans et on mourait à 70 ans. Aujourd’hui, on commence à travailler à 20 ans, on part à la retraite à 60 ans et on survit jusqu’à 85 ans. Les générations actuelles de travailleurs ont 10 ans de moins pour épargner en prévision d’une retraite qui durera 20 ans de plus. Pour comble, le taux de rendement de l’épargne a beaucoup diminué depuis 20 ans. Afin que leur plan de retraite à 60 ans soit viable financièrement, les travailleurs d’au­jour­d’hui doivent épargner beaucoup plus et sur une moins longue période que leurs prédécesseurs.

Or, on n’y est pas du tout. Depuis 50 ans, le taux d’épargne des Québécois n’a pas augmenté, mais diminué. Il est passé de 5 % à 3 % de leur revenu. L’insuffisance de l’épargne ne frappe pas toutes les classes de la société avec la même force. Ceux qui gagnent 75 000 dollars ou plus en fin de carrière s’en tirent bien, parce qu’ils ont accumulé assez d’épargne privée. À l’autre extrême, les salariés qui gagnent moins de 25 000 dollars réussissent eux aussi à s’en sortir. Les prestations qu’ils obtiennent des régimes publics (Régime de rentes du Québec, Sécurité de la vieillesse et Sup­plé­ment de revenu garanti du Canada) leur permettent de main­tenir leur niveau de vie d’avant la retraite et souvent de l’améliorer.

Entre les deux, c’est la classe moyenne qui est à risque. Elle épargne peu par elle-même de façon volontaire. Lorsqu’ils quittent le travail à 60 ans, comme c’est actuellement la norme au Québec, presque les deux tiers des travailleurs de la classe moyenne n’ont pas accumulé assez d’économies pour empêcher leur niveau de vie de diminuer. La classe moyenne dépose peu d’argent dans les REER, les CELI et les autres comptes d’épar­gne privée. Elle consomme presque tout son revenu.

Cette insuffisance de l’épargne a suscité d’importants travaux au Canada depuis trois ans. Au Québec, les plus remarqués sont ceux de l’actuaire et ex-ministre Claude Castonguay et ceux de la Commission nationale sur la participation au marché du travail, présidée par l’ancien sous-ministre du Développement économique Gilles Demers.

Castonguay et Demers ont examiné deux moyens d’accroître l’épargne de la classe moyenne. Le premier consisterait à donner plus d’ampleur au Régime de rentes du Québec. Le plafond des gains admissibles (présentement de 48 300 dollars) serait haussé et le pourcentage du salaire qui est remplacé à la retraite (présentement de 25 %) serait augmenté. Il faudrait alors faire passer le taux de cotisation à 16 % du salaire (actuellement de 9,9 %, il atteindra 10,8 % d’ici 2017). Castonguay et Demers jugent cette option mal ciblée, trop rigide et inéquitable pour les plus jeunes générations. À leurs yeux, le fardeau transféré sur les travailleurs actifs, particulièrement sur les moins riches, serait excessif.

Le second moyen envisagé consisterait à amener les salariés de la classe moyenne qui ne participent pas à un régime d’employeur à verser une cotisation minimale (par exemple 5 % du salaire) à un REER individuel géré collectivement par un organisme indépendant. Demers souhaite qu’employeurs comme employés fassent une cotisation obligatoire. Caston­guay opterait pour une cotisa­tion des employés uniquement ; ils seraient automatiquement affiliés au système, mais pourraient s’en dégager à certaines conditions.

Les détails sont à débattre, mais le diagnostic ne l’est plus. Si la classe moyenne continue à épargner trop peu, en vieillissant elle va s’appauvrir, dépendre de l’État et des contribuables, ou devoir travailler jusqu’à épuisement. Il faut corriger la situation sans délai.

 

Pierre Fortin est professeur émérite à l’UQAM et chercheur au Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l’emploi (CIRPEE).

 

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