La France et nous
Les Français des années 1760 nous ont floués. Ceux d’aujourd’hui sont de solides partenaires économiques et culturels.
Pierre Fortin

Photo : Rémy de la Mauvinière / AP/PC
Après la cession du pays à l’Angleterre, en 1763, les Canadiens ressentirent un profond écœurement à l’endroit de la France et des Français. Au cours des années 1750, ils furent scandalisés par le faste dans lequel vivait l’administration de la Nouvelle-France, au moment où la colonie subissait l’assaut simultané de la guerre, de la famine, de la maladie, de l’inflation, des incendies et de la tordeuse de bourgeons.
Nos ancêtres voyaient bien que l’armée et la marine françaises ne faisaient le poids ni en nombre ni en compétence contre l’armée et la marine anglaises. Cela les fit soupçonner que la France ne s’intéressait pas du tout à la défense de la colonie. Le traité de Paris de 1763 leur en donna la preuve : les Français s’empressèrent d’acquérir la Guadeloupe plutôt que de conserver le Canada, ce pays « couvert de glace huit mois par année, habité par des barbares, des ours et des castors », comme disait le philosophe Voltaire.
Pour comble, la France remboursa moins de la moitié de sa dette financière envers les Canadiens. La perte pour les nôtres fut astronomique. En proportion, c’est comme si, aujourd’hui, 250 milliards de dollars – je dis bien milliards – s’envolaient soudainement en fumée de l’économie du Québec. L’équivalent économique d’une bombe atomique. Vive la France.
La blessure historique a été profonde. Nos ancêtres s’en sont souvenus de génération en génération. Dans la première moitié du 20e siècle, mes grands-parents Angers, Belleau, DesRivières et Fortin, par exemple, ne portaient pas les Français dans leur cœur. La plupart des Québécois de cette époque partageaient leur sentiment.
Heureusement, les temps ont changé. Premièrement, le Québec a accédé à la maturité économique. Le niveau de vie des Québécois est maintenant supérieur de presque 10 % à celui des Français. Ça règle le cas du complexe d’infériorité économique. Deuxièmement, notre commerce avec la France s’est énormément accru. Aujourd’hui, presque la moitié des échanges commerciaux du Canada avec la France passe par le Québec. Troisièmement, les entreprises françaises se sont installées en grand nombre au Québec pour bénéficier de notre langue commune, de la compétence de nos travailleurs et de notre accès libre au marché américain. Il n’y a pas que des Air Liquide, des ciments Lafarge et des Michelin. C’est maintenant plein d’Accor, d’Alstom, d’Axa, de BNP Paribas, de Danone, de L’Oréal, de Sanofi-aventis, de Thales, d’Ubisoft, de Veolia, de Vinci et de centaines de PME françaises.
Quatrièmement, 4 000 Français immigrent au Québec chaque année. Avec l’Algérie et le Maroc, la France est aujourd’hui l’une des trois principales sources d’immigrants internationaux au Québec. Présentement, 17 000 jeunes Français sont au Québec comme travailleurs temporaires ou comme participants au programme vacances-travail. Plus de 9 000 autres étudient dans nos cégeps et nos universités. Ils viennent chercher des diplômes de qualité. Ils prisent tout particulièrement, chez nos professeurs, l’absence d’autoritarisme et la disponibilité hors des classes. Ils parlent québécois avec un petit accent français, mais on les aime comme ça.
Tout porte à croire que l’élan de nos échanges économiques et migratoires avec la France se renforcera encore dans les années à venir. Deux nouvelles ententes en cours de négociation pourraient soutenir la vague : d’une part, un accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne ; d’autre part, la reconnaissance mutuelle par le Québec et la France des qualifications professionnelles de plus d’une centaine de métiers et professions communs aux deux partenaires.
Allez, vive la France ! Pour de vrai, cette fois.
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Pierre fortin est professeur émérite à l’UQAM et chercheur au Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l’emploi (CIRPEE).



