Mon père, ce héros

par

« Qu’est-ce qui est arrivé? »

La vieille dame, malade, obèse, affaiblie, était assise dans une chaise roulante. À ses côtés, sa fille, elle-même grisonnante, lui tenait la main.

« Je suis tombée en rentrant par en arrière. J’étais allé mettre un sac qui sentait pas bon dehors sur la galerie. Mais j’ai glissé et la porte s’est refermée sur ma jambe. Il m’avait dit de pas faire ça.

– Et ensuite?

– Là, j’ai crié. Il est venu d’en avant, j’entendais le bruit rapide de sa canne et lui qui soufflait.

– Qu’est-ce qu’il a fait?

– Il criait: « Simone, j’vais t’aider! » Il s’est approché, puis il a tiré sur ma jambe pour la décoincer. Il a tiré en grand coup en criant. Et ça a marché. Puis je suis restée couchée là, je pouvais plus me lever. »

La vieille dame avait parlé lentement. Les traits tirés, la mine déconfite, elle ne m’avait pas regardé une seconde, fixant le mur à côté.

J’ai rapidement examiné sa jambe. Une ecchymose au-dessus de la cheville, mais peu de douleur. Elle s’en tirerait bien.

« Je vais mieux regarder votre jambe plus tard. Qu’est-ce qui s’est passé après?

– Je l’ai entendu faire quelques pas, puis s’asseoir dans le gros fauteuil. Il a dit encore: « Simone. » Et j’ai répondu. Mais ensuite, il disait plus rien. Faut dire qu’il est un peu dur d’oreille. Il respirait encore fort, puis ça s’est calmé.

– Il vous répondait plus?

– Non. Alors je me suis trainée jusqu’au fauteuil. J’ai agrippé sa jambe puis j’ai réussi à me mettre debout. J’ai touché sa bouche et il y avait de la bave qui coulait. J’ai fait le 911. »

Elle fixait toujours le mur. Sa fille lui massait doucement la main.

« Est-ce qu’il respirait encore?

– Je sais pas, en tout cas il faisait pas de bruit.  

– Et ensuite?

– Ils sont arrivés vite. Ils cognaient dans la porte. C’était pas barré, fait qu’ils sont rentrés. Ils m’ont parlé un peu, puis là, ça a fait comme ben du bruit, j’ai pas tout compris ce qui se passait ensuite. »

Elle avait fermé les yeux, essoufflée.

«  C’est de ma faute.

– Maman, c’est pas de ta faute. »

– Docteur, est-ce qu’il va mieux?

– Pas très bien. Si vous voulez, je vous laisse avec votre fille et je reviens dans deux minutes.

– C’est ben correct. »

Je suis retourné dans la salle de choc. Le vieil homme était couché sur la civière, entouré par l’équipe. Carrure imposante, mâchoire carrée, mains larges, épaules solides, il avait sûrement travaillé physiquement.

Mais il était inconscient et son visage était bleu. Le préposé lui massait vigoureusement la poitrine. L’inhalothérapeute lui soufflait régulièrement de l’oxygène par le tube placé dans sa gorge.

À gauche de la civière, mon résident dirigeait fébrilement la réanimation. « On va lui redonner une épinéphrine. » L’infirmière prit la seringue et injecta son contenu.

« Alors? »

Le résident se retourna vers moi, me montrant le moniteur cardiaque. 

« Rien. Asystolie. Ça fait déjà 40 minutes depuis la maison. On arrête?

– Je vais retourner voir sa famille. Continuez un peu. »

Aucun espoir. Trop âgé, trop malade.

L’homme était cardiaque, suivi chez nous, j’avais rapidement regardé son dossier. Deux infarctus dans le passé. Dans sa plus récente note, le cardiologue écrivait qu’il continuait tout de même à travailler son jardin et faire de petits voyages.

Je suis retourné dans la salle d’examen, où les deux femmes m’attendaient anxieusement. La plus vieille fixait toujours le mur.

« Puis, comment il va?

– Pas bien. Vous savez, quand l’ambulance est arrivée, son cœur ne battait pas.

– Il a fait une crise de cœur?

– Probablement. Les paramédics ont fait ce qu’ils ont pu, mais le cœur n’est pas reparti. »

Je parlais lentement, pour être bien certain d’être bien compris.

« Et quand il est arrivé ici, il ne fonctionnait toujours pas. Alors actuellement, on fait tout ce qu’on peut mais…

– C’est de ma faute, il aurait pas dû forcer. Son docteur lui avait dit de pas forcer.

– Ce n’est pas de votre faute. On va essayer encore, mais faut que je vous dise maintenant qu’il n’y a pas beaucoup d’espoir.

– Je sais.

– Je me demandais aussi… Voudriez-vous le voir, pendant qu’on fait les manœuvres de réanimation? »

La dame dit faiblement :

« Non. Je peux pas.

– Et vous?

– Je vais rester avec elle. »

La fille m’a fait un signe de la main, pointant le visage de sa mère, que je n’ai pas compris.

« Je vais retourner avec lui. Je vous redonne des nouvelles dans deux minutes. »

Dans la salle de choc, la routine des soins de réanimation continuait. Le résident me vit entrer.

« Toujours rien. »

Nous avions continué le temps de bien leur expliquer la situation. Certaines famille souhaitent voir la personne pendant qu’on tente de réanimer. Maintenant, on pouvait arrêter.

– Merci tout le monde. Heure du décès, 19h30.  »

Le préposé a retiré ses mains du thorax puis commencé à nettoyer le visage du patient. L’inhalothérapeute a enlevé le tube et les infirmières, les deux solutés. 

J’ai observé quelques instants cette pièce d’homme dont le cœur malade avait cédé sous l’effort.

Puis je suis retourné auprès de la famille.

« Alors?

– Malheureusement, son cœur n’a pas répondu. Il n’y a vraiment plus rien qu’on peut faire.

– Vous savez, on s’est marié en 1942… »

Elle avait interrompu sa phrase.

« Alors, je dois vous annoncer… son décès. »

La vieille dame ne bronchait toujours pas.

«  Je vous offre mes sympathies. À toutes les deux. »

La fille a serré fortement sa mère par les épaules.

« Je suis désolé. Vous allez pouvoir venir près de lui, dans quelques instants. »

La vieille dame ne me regardait toujours pas.

C’est là que j’ai compris.

« Est-ce que vous voyez bien?

– Ma mère est aveugle depuis trente ans. C’est lui qui s’occupait de tout. »

Elle fit une pause. Elle souriait faiblement.

« Vous savez, mon père, c’était superman. »

*

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