Alcool au casino : un pari risqué?

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Décider de vendre de l’alcool aux tables de jeu des casinos pour augmenter les revenus de l’État relève du pari et à ce jeu, tous les coups ne sont pas gagnants.

Comme au poker, il y a des menteurs. Ceux, par exemple, qui affirment qu’offrir de l’alcool aux tables ne changera rien puisque de toute façon, on surveille de près les joueurs qui pourraient abuser.

Faux. L’alcool, même pris en petites quantités, est un puissant désinhibiteur, comme l’ont montré de nombreuses études scientifiques. Dans leur mémoire déposé en commission parlementaire, les directeurs de santé publique citent une revue de littérature réalisée en 2012 par trois chercheurs de l’Alberta et de l’Ontario, intitulée Prevention of problem gambling : a comprehensive review of the evidence and identified best practices. 

On y retrouve une douzaine d’études solides sur les liens entre jeu et alcool qui établissent hors de tout doute que boire ne serait-ce qu’un ou deux verres allonge la durée de jeu et augmente la prise de risque, quelque soit le profil des joueurs.

Interdire la consommation aux tables de jeux y est en outre décrit comme faisant partie des meilleures pratiques pour lutter contre le jeu pathologique.

Si de l’alcool est offert, qu’il soit payant ou même gratuit, comme dans certains casinos américains, le casino ne peut donc être que gagnant, même s’il n’attire aucun joueur de plus par cette mesure.

Les joueurs pathologiques, eux, ne peuvent être que perdants. De beaucoup ? On n’en a aucune idée.

Le gouvernement et Loto-Québec bluffent quand ils essayent de nous faire croire que cette mesure a d’autres vertus que celle d’augmenter les revenus de l’État.

Ils invoquent une croissance du jeu illégal que l’on pourrait contrer en ramenant les joueurs aux tables, et une concurrence accrue de la part des casinos hors frontières qui offrent même parfois l’alcool gratuitement.

Ce n’est pas ce que montrent les chiffres et études disponibles.

Il n’existe aucune donnée sur l’ampleur du jeu illégal, et encore moins sur son éventuelle augmentation.

L’enquête ENHJEU Québec, réalisée en 2011 par les chercheures Sylvia Kairouz et l’université Concordia et Louise Nadeau de l’université de Montréal, examine l’évolution des habitudes de jeu des Québécois.

Les deux chercheures montrent qu’entre 2002 et 2009, la proportion de la population qui a joué à un jeu de hasard quel qu’il soit a diminué.

Voici comment ont évolué les pourcentages de la population qui s’adonnent à divers jeux, entre 2002 et 2009:

Bingo: 9 % à 4,6 %

Appareils de loterie vidéo : 7,8% à 4,6 %

Machines à sous : 16,3% à 10,1%

Casino : 17,6% à 10,4%

Internet : 0,3% à 1,4%

Les joueurs en ligne jouent des sommes nettement plus élevées que les autres, et c’est eux qu’on dit vouloir essayer de ramener dans les casinos puisqu’ils ne rapportent rien à l’État, à l’exception de ceux qui jouent sur le site Espacejeux de Loto-Québec.

Comparés aux joueurs hors ligne, ces joueurs sont en proportion beaucoup plus nombreux à avoir des problèmes d’alcool.  Ils sont aussi beaucoup plus souvent des fumeurs et utilisateurs de cannabis.

Vont-ils vraiment se déplacer dans les casinos, où ils ne pourront pas fumer et risquent de se faire montrer la porte à cause de leur consommation problématique ?

Sans compter que près de 15% des joueurs en ligne font des paris sportifs qu’ils ne trouveront pas au casino.

Les casinos du Québec, seraient, selon le ministre Hébert, un outil de santé publique puisqu’ils permettent aux joueurs de s’amuser dans un environnement contrôlé et relativement sain. Certes.

Penser qu’en y autorisant l’alcool aux tables de jeu on va y ramener les joueurs en ligne me semble un pari pour le moins osé.

Reste la question de la concurrence des casinos hors Québec, qui ne semble pas si critique si l’on se fie au dernier rapport annuel de Loto-Québec où l’on peut lire que :

Alors que l’industrie des casinos aux États-Unis traverse une période difficile en raison d’une baisse de ses revenus de 14,6 % entre 2007 et 2010, la Société des casinos du Québec (SCQ) réussit à maintenir le cap.

Si l’on s’en tient aux chiffres et études, il est donc clair que l’alcool aux tables de jeu va augmenter les revenus de l’État, mais risque d’accroître le nombre de joueurs pathologiques.

Tous les autres arguments me font penser à ces tableaux d’affichage qui, aux abords des tables de roulette dans les casinos, annoncent combien de fois le rouge et le noir sont sortis dans les derniers tours.

Bien des adeptes de la roulette y croient mordicus et s’y fient, alors que vous avez évidemment tout autant de chance de gagner en jouant la même couleur toute la soirée ou en choisissant à chaque fois totalement au hasard!

Alors, oui ou non à l’alcool aux tables de jeu?

C’est un pari que la santé publique juge trop risqué.

Le ministre des finances qui, lui, a tous les chiffres en main, estime que le jeu en vaut la chandelle.

Pour que sa décision soit plus acceptable d’un point de vue éthique, une partie de l’argent généré devrait servir directement à améliorer la santé de la population, et notamment aider les personnes aux prises avec des dépendances.

Il va de soi aussi que si l’on est rendu à accepter de parier sur la santé des gens les plus vulnérables, il vaut mieux avoir une main extrêmement solide, et ne pas s’engager dans la moindre dépense futile…

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