Il est le cauchemar du PQ et le poil à gratter du Parlement. Pourtant, les Québécois se sont entichés du seul député de Québec solidaire. Portrait d’un homme de principes qui adore semer la pagaille.

L'infirmière lève les yeux au ciel. Ça y est : le Dr Khadir s'est lancé dans une nouvelle tirade. Dans son cabinet de l'Hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne, il discute au téléphone avec une pharmacienne à propos du prix exorbitant d'un antibiotique. « Il va falloir que les pharmaciens se soulèvent ! l'implore-t-il. Sinon, on laisse tout le pouvoir entre les mains des multinationales. »
Deux matinées par mois, l'unique député de Québec solidaire (QS) à l'Assemblée nationale retrouve son stéthoscope de microbiologiste-infectiologue. Mais le militant en lui ne prend jamais congé. « Le gouvernement n'ose pas tenir tête aux sociétés pharmaceutiques », poursuit-il en se tournant vers son patient, un jeune homme de 20 ans habitué à ces leçons de politique. « C'est pareil avec les compagnies pétrolières ou les banques. Les capitaux ont leurs propres lois, qu'on accepte comme des préceptes divins. »
À écouter - Que ferait Amir Khadir s'il était au pouvoir ?
Partout où il passe, Amir Khadir disserte, s'enflamme, prêche sa vision du monde. À ses yeux, la société est corrompue par la proximité de l'appareil politique et du milieu des affaires, et l'État a renoncé à son devoir de « protéger les citoyens contre l'abus des puissants ». Le ton est indigné, souvent péremptoire ; la manière, un peu brusque ; le choix des mots, pas toujours subtil.
Depuis son élection, en décembre 2008, l'homme de 49 ans, Iranien d'origine, bouscule les conventions pour se faire entendre. Il est venu « foutre la pagaille » au Parlement, pour reprendre ses termes. Ses coups de gueule contre ceux qu'il appelle les « possédants » en ont rebuté plus d'un. Mais en s'attaquant avec une verve peu commune et un petit goût pour la provocation à des dossiers négligés par les autres élus, il s'est imposé comme un acteur clé dans l'arène politique québécoise. Et il a gagné l'estime d'un public las de la langue de bois et de la discipline de parti.
Alors que sa formation a recueilli moins de 4 % des voix au dernier scrutin et n'a jamais dépassé 12 % dans les intentions de vote depuis, Amir Khadir remporte des concours de popularité. Près de la moitié des Québécois ont une opinion favorable de lui, ce qui en fait le politicien le plus apprécié, selon un sondage Léger Marketing effectué en décembre. « Les gens ne sont pas forcément d'accord avec ses valeurs, estime Pascale Dufour, professeure de science politique à l'Université de Montréal. Mais ils trouvent que son analyse mène le débat plus loin. »
Le soir de sa victoire, le fougueux médecin et physicien de formation a dansé jusqu'au petit matin dans un bar de son quartier. Il avait de quoi célébrer : c'était la première fois qu'un candidat d'un parti aussi à gauche réussissait à se faire élire à l'Assemblée nationale. Khadir y est parvenu à sa troisième tentative dans Mercier, au cœur du Plateau-Mont-Royal, cette même circonscription bohème qui avait éjecté le premier ministre sortant Robert Bourassa, en 1976, au profit du poète Gérald Godin.
« Des gens de partout au Québec, d'aussi loin que la Gaspésie, lui demandent son aide, dit son attachée politique à Montréal, Josée Vanasse. Il a l'équivalent de la tâche d'un ministre, mais les ressources d'un député d'arrière-ban. »





