« Soit on en mange une maudite, soit on en mange une tabarnak. » C’est avec cette prédiction que le rédacteur de
discours de Gilles Duceppe accueillit son patron en début de soirée le 2 mai dernier. Un sondage interne prédisait trois sièges au Bloc québécois depuis plusieurs jours déjà ! Le chef l’ignorait…

La tension était déjà palpable vers 18 h, le 2 mai, lorsque Gilles Duceppe, accompagné de sa famille élargie et de ses invités, a accueilli l'état-major du Bloc québécois dans une série de suites aux étages supérieurs de l'hôtel Delta, au centre-ville de Montréal.
Il y avait son chef de cabinet, François Leblanc, son fidèle complice Pierre-Paul Roy, ses proches adjoints Philippe Gagnon et Gilbert Gardner, de même que son rédacteur de discours, Stéphane Gobeil. C'est à celui-ci que Duceppe a demandé s'il était en mesure de faire une prédiction :
« Penses-tu qu'on va en manger une ?
- Soit on en mange une maudite, soit on en mange une tabarnak ! »
Le ton était donné. La soirée à attendre les résultats, qui défileraient sur trois téléviseurs réglés sur TVA, Radio-Canada et CBC à partir de 21 h 30, allait être longue. Et il faudrait mettre la dernière main au discours que le chef du parti adresserait en fin de soirée à ses militants et aux journalistes, réunis au Théâtre Telus, rue Saint-Denis.
Duceppe et son rédacteur n'avaient pas préparé trois ou quatre discours en fonction des différents résultats possibles. Il n'y en avait qu'un, qui devait être adapté selon l'étendue de la défaite : Les conservateurs finiraient-ils minoritaires ou majoritaires ? Quelle serait la portée de la vague néo-démocrate au Québec ? Y aurait-il des dégâts dans Laurier-Sainte-Marie, le fief de Gilles Duceppe ?
Les premiers résultats dans Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine n'auguraient rien de bon. Au fur et à mesure que la soirée avançait, d'anciens bastions bloquistes passaient au NPD. Le Bloc était en train de perdre presque tout ce qu'il avait acquis à Ottawa depuis 1990. La carte électorale du Québec - colorée en orange vif - avait de quoi surprendre le chef du parti... Durant le sprint final de la campagne, son état-major l'avait délibérément tenu à l'écart des résultats des sondages internes. « Il ne fallait pas qu'il soit toujours là-dedans », raconte un conseiller bloquiste aux premières loges de ce scrutin historique.
Comme l'a appris L'actualité, l'état-major du Bloc avait compris avant tout le monde l'ampleur de la vague orange qui s'apprêtait à déferler sur le Québec. Avant le vote, le Bloc avait placé les chiffres de ses sondages internes dans un modèle élaboré par le sociologue et sondeur Pierre Drouilly. La prédiction était époustouflante : trois sièges. Une véritable hécatombe pour un parti qui en avait gagné 54 en 1993 et en 2004, et qui en avait encore 47 au moment de la dissolution du Parlement, à la fin mars.
Même les analystes et les sondeurs les plus pessimistes n'avaient pas osé prédire une telle éventualité dans les jours précédant le vote. L'analyste Jean Lapierre, qui n'a jamais hésité à critiquer le Bloc, donnait de 20 à 25 sièges au parti. Certaines projections donnaient même un avantage au Bloc aux dépens du NPD. C'était comme si les sondages ne pouvaient refléter la réalité, comme si le vote néo-démocrate ne pouvait jamais se matérialiser.





