Il n’y a pas que le Bloc québécois dont le 20e anniversaire coïncide avec celui de l’échec de Meech. Toute une génération de commentateurs politiques a fait ses premières armes à l’occasion de cet épisode marquant de la saga Québec-Canada.

C'est pendant le débat sur Meech qu'une première chaîne d'information continue, le réseau Newsworld, de la CBC, a fait son apparition au Canada, six ans avant RDI. Son arrivée a comprimé l'espace-temps de la politique fédérale.
Pour la première fois, ce qui se passait à Terre-Neuve, à l'Assemblée nationale ou au Parlement du Manitoba se déroulait en direct, sans filtre journalistique et, pendant l'agonie du projet de réconciliation constitutionnelle de Brian Mulroney et de Robert Bourassa, en simultané.
J'ai passé la fin de Meech devant le téléviseur en noir et blanc du bureau du Devoir à Ottawa.
La venue de Newsworld a confirmé le rôle incontournable de la télé dans le débat politique. Elle a également ouvert une brèche dans les silos linguistiques où circulait l'information politique au Canada et au Québec.
Avec 24 heures d'antenne à remplir quotidiennement et une histoire politique dont l'ampleur dépassait les ressources médiatiques de langue anglaise déployées sur les fronts constitutionnel et québécois, Newsworld a fait une place, inédite, à de nombreux francophones dans ses tribunes. À l'époque, leur principal mérite résidait franchement dans le fait d'être bilingues.
Parce qu'ils n'abordaient pas la question des choix politiques du Québec comme une bataille entre le bien (fédéraliste) et le mal (séparatiste), ces commentateurs ont d'abord presque tous été étiquetés comme souverainistes, puis, plus simplement, comme d'incontournables empêcheurs de tourner en rond par bien des faiseurs d'images gouvernementaux.
Par souci d'autopréservation politique, la CBC avait instauré une règle non écrite pendant le référendum de Charlottetown, selon laquelle les commentateurs devaient éviter de parler des sondages et, par ricochet, du risque d'échec de la deuxième mouture constitutionnelle du gouvernement Mulroney. Il y avait des jours où on avait l'impression de discuter de la décoration intérieure du Titanic pendant qu'il faisait naufrage.
Peter Gzowski - animateur-vedette de la radio de la CBC - a été l'un des premiers à concevoir qu'un journaliste francophone puisse avoir des choses intelligentes à dire en anglais sur des sujets non québécois. Il a fallu du temps avant que l'idée fasse son chemin.
Pendant des mois, un chef de pupitre de l'Ottawa Citizen, premier quotidien pour lequel j'ai écrit des chroniques, a trouvé le moyen d'inclure le mot « Québec » dans chacun de mes titres, même quand j'écrivais sur l'Ontario ou l'Alberta. Quand le Toronto Star m'a offert une chronique sur la politique fédérale, en 1999, un petit pan est tombé du plafond de verre médiatique canadien.
En 20 ans, aucun recherchiste ne s'est demandé si je savais de quoi je parlais, mais on m'a déjà suggéré, en vain, d'être plus « divertissante » ! En dépit de l'information-spectacle et de la politique du même nom, il y a, en français comme en anglais, au Canada, un vaste auditoire en quête d'information, d'analyses et de discours qui nourrissent le débat public plutôt que de le détourner.
Aujourd'hui, Quebecor veut imposer un nouveau genre d'acteur sur la scène que partage actuellement Newsworld avec les chaînes LCN, RDI, CTV Newsnet et, dans un autre registre, CPAC.
Contrairement aux réseaux traditionnels, Sun TV News - qui compte entrer en ondes au début de 2011 - veut occuper un créneau ouvertement conservateur. L'exemple de Fox News, aux États-Unis, permet de croire qu'il y a de l'argent à faire pour ceux qui veulent prêcher les convertis. Par contre, au Québec, l'expérience de Mario Dumont - qui se targuait de se servir de sa tribune au réseau V pour faire avancer les idées adéquistes - est moins concluante.
Kory Teneycke - l'ancien (et brillant) conseiller de Stephen Harper qui pilote la nouvelle chaîne - a l'ambition de faire de Sun TV News une nouvelle référence dans le débat politico-médiatique canadien.
À l'époque de Meech, l'apparition de Newsworld avait eu comme effet secondaire de décloisonner un peu les deux solitudes ; on verra à l'usage si, en se faisant la championne d'une idéologie plus proche de la droite américaine que de la culture politique québécoise, Sun TV News contribuera à les éloigner davantage.


